Des enfants sauvages (Jean Claude Champeil) : feuilleton

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Dimanche 7 décembre je présenterai mes livres au salon du marché de Noël de Naucelles







Ailleurs sur Wiki; "mon plus beau Cantal, réflexions,annonce solitude..."



Ami lecteur, si vous vous lancez un jour à l'assaut de ce texte, je vous remercie de bien vouloir me donner votre avis ici .

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Merci.


"On ne naît pas homme On le devient".

Erasme.



Ce roman, mis à disposition des lecteurs depuis le 23 juillet, peut être reçu par courrier

(chèque de 12 € à champeil 8 rue Croumaly 15 000 Aurillac





Une infirmière, veuve depuis peu, répond à une annonce. Elle va participer à une expérience

mise en place pour l'étude de l'effet de la télévision sur les enfants. Dix-huit petits sont

enfermés sur une île... Attaques extérieures... Affrontements entre gardiens... Amour... Ces

petits, coupés du monde réel, pourront-ils devenir des êtres humains?

Gris.


Le ciel est gris. Comme les murs des maisons, le trottoir, l'allée du jardin, et même le chat qui attend l'ouverture de la porte pour s'enfuir.

Je regarde mes mains. Elles aussi sont tristes. Mortes. Elles ne servent plus à personne.

Je relis le texte que j'ai expédié à un journal : "Infirmière - 38 ans - cherche emploi intéressant - lieu, salaire indifférents."

Vingt jours seulement depuis que j'ai entendu les derniers mots de mon mari alors qu'il s'éteignait dans mes bras: « que c'est long...c'est si dur de partir... ». Vingt jours dans cette maison où je ne veux plus vivre, plus jamais.

Vivre! Comme si ce mot avait encore un sens.

Le front contre la vitre je reste immobile, absente de moi-même. Le téléphone. Une erreur sûrement. Qui pourrait m'appeler? «  Bonjour Madame. J'ai une proposition à vous faire en réponse à votre annonce. Etes-vous toujours libre? » « Oui. Bien sûr. Je... » « Il s'agit d'enfants. Accepteriez-vous de quitter la France? » Je bafouille :

«  Oui. Euh, bien sûr, euh, ça n'a pas d'importance... » La voix distinguée poursuit : «  Seriez-vous prête à partir rapidement? » «  Dès que vous le voudrez. » «  Parfait. Votre salaire mensuel serait de deux mille euros. Cela vous convient-il? » «  Ce serait très bien. » «  Pouvez être à Paris demain ? Vous dînerez à la maison. Je vous parlerai plus précisément de cet emploi. » « Bien sûr. »

Je note le numéro de téléphone qu'il me donne pendant qu'il ajoute : «  Appelez-moi dès que vous connaîtrez votre heure d'arrivée, je viendrai vous chercher à la gare. A demain. » «  Merci Monsieur. A demain. »

Je m’effondre sur le fauteuil. Je ne pourrai jamais être prête. Je ne peux pas partir comme ça.

Je cours vers la chambre et je vide l'armoire. Je téléphone à la gare pour retenir une place : départ seize heures, arrivée dix huit heures quarante. Je ferme la valise sans savoir ce que j'y ai mis. Je m'allonge pour réfléchir à ce qui m'arrive et me réveille alors que le soleil entre déjà dans la chambre. J'avais tant de sommeil à rattraper.

Il faut que j'appelle Monsieur Limard.

«  C'est Anne Vrail, vous savez... » «  Bonjour Madame Vrail. Avez-vous bien dormi? Ma femme et moi vous attendons. A quelle heure arrivez-vous? » «  Dix huit heures quarante. » «  C'est parfait je serai là. Au point rencontre. Je tiendrai "Le Monde" ouvert contre ma poitrine. A ce soir. »

Je range un peu. Je rêve. Je grignote. J'essaie plusieurs tenues. Je ne vais pas m'habiller en noir. Henri ne l'aurait pas voulu. Il n'aimait pas l'affichage des sentiments ni toutes les apparences et les traditions.

Il faut que j'apprenne à penser par moi-même. Il n'est plus là. J'entends pourtant sa voix :

« Tu devras vivre à ta manière. Aller vers les autres. Apprendre à te connaître. »

C'est déjà l'heure.

Le mouvement du train me plonge entre rêve et somnolence. Je suis folle de partir comme ça… le pire c'est d'attendre dans cette maison morte.

Paris. Déjà. Je n'ai même pas pris le temps de vérifier ma coiffure. Tant pis. Je ne vais pas à un concours d'élégance. Ma valise. Où est ma valise? Je ne dois pas le faire attendre. Cette proposition est inespérée. Je ne veux pas retourner dans une clinique ou un hôpital. Des enfants. A l'étranger. Depuis hier j'y pense. Changer de pays. M'occuper d'enfants. C'est ce que je n'osais espérer. Il faut que j'obtienne cet emploi.

Le point rencontre? Où est le point rencontre? Nous ne prenions jamais le train. Notre besoin d'indépendance nous faisait toujours choisir la voiture. La question ne se posait même plus.

Les gens courent. On me bouscule. Je me sens perdue. Et si je ne le trouvais pas? Je me rassure en me rappelant son numéro de téléphone.

«  Madame Vrail? »

Je me retourne.

«  Oui. C'est moi. »

«  Limard. J'ai préféré venir vous attendre au bout du quai. »

«  Merci. Mais... »

«  Comment je vous ai reconnue? Vous sembliez désorientée. Je connaissais votre âge. Avez-vous fait bon voyage? »

Sans attendre ma réponse il prend ma valise et marche rapidement vers la sortie. Il tient la portière pendant que je m'assieds dans sa voiture. Il m'indique le nom des monuments et des rues. Je n'ai pas besoin de parler. Cela me convient tout à fait.

Quel âge peut-il avoir? La trentaine? Peut-être plus. Il est très bien habillé. Jeune cadre dynamique. Je suis à Paris, dans la voiture d'un homme dont je ne connais rien. Je ne sais pas où il me conduit. Suis-je folle? Il pourrait m'enlever. Personne n'en saurait rien.

Je ris.

«  Ai-je dit quelque chose de drôle? »

«  Non. Je pensais que ... Je ne vous connais pas... Je ne sais pas où nous allons... »

«  Ne vous inquiétez pas. Nous allons chez moi. Ma femme et mes enfants nous attendent. Ne craignez rien. »

«  Oh! Je ne suis pas inquiète. Je n'attends plus grand chose de la vie. J'ai été si heureuse pendant toutes ces années. »

Lorsqu’il s'arrête devant une belle maison, une jeune femme vient à notre rencontre :

« Bonjour Madame Vrail. Avez-vous fait bon voyage. N'êtes-vous pas trop fatiguée? »

«  Non. Non. Je vais très bien. Je vous remercie. »

«  Voulez-vous vous reposer un peu ou préférez-vous que nous passions à table? »

«  Je me sens très bien. »

«  C'est parfait. Alors nous allons dîner tout de suite » intervient Limard.

En me retrouvant dans la chambre, je me rends compte que je n'ai pas pensé une seule fois à Henri pendant toute la soirée. J'ai joué avec Karine et Ronald, les deux enfants Limard. Après leur départ j'ai écouté Limard me parler du travail qui m'attendait. Il s'agit d'une expérience pédagogique. Nous irons dans l'hémisphère sud. Le lieu doit être tenu secret en raison de l'importance des travaux de recherche. Notre départ est prévu dans quatre jours.

Je me sens emportée. Comme lorsque Henri avait un projet. C'était toujours lui qui décidait de partir. Je serais restée toute l'année dans notre maison. Il avait vingt ans de plus que moi. J'étais très jeune quand je l'avais suivi. Je venais de terminer mes études et... Toutes ces années ont passé si vite. Nous vivions l'un par l'autre. Nous recevions ses relations d'affaires, mais nous n'avions pas d'amis. Nous n'en avions pas besoin. Enfants uniques, nous nous étions retrouvés seuls à la mort de nos parents. Personne ne venait troubler cette intimité totale.

J'ai dit tout ça à Limard. Moi si secrète d'ordinaire j'ai eu besoin de me confier. Cela m'a fait du bien. Il avait l'air de s'intéresser vraiment à ce que je lui disais.

Je vais suivre ses conseils. Demain je verrai le notaire d'Henri pour lui confier la gestion de la maison. Il s'occupe déjà du studio de Super Lioran et de la maison de l'île d'Yeu. Il pourra la louer. Je ne veux plus y vivre.

Je dors comme la nuit dernière. Limard est seul au petit déjeuner. Sa femme et ses enfants sont encore au lit quand il me reconduit à la gare.

Que dirait Henri? Il m'avait conseillé de reprendre mon travail pour m'occuper, pour sortir et voir des gens. Que dirait-il de cette aventure? Pendant dix-sept ans nous avons tout partagé. Il acquiesçait à mes demandes. J'étais d'accord avec ses propositions. Nous nous comprenions si bien. Maintenant je suis seule. Définitivement.

Je règle tout avec l'aide du notaire. Il accepte de garder les trois caisses contenant ce que je souhaite retrouver plus tard. Tout le reste, meubles et vêtements, est emporté par Emmaüs. Je passe la dernière nuit dans la maison aussi vide que ma vie. Je dors sur un matelas posé au sol. Je ne suis plus chez moi. Je n'ai plus de chez moi. Personne ne m'attend sauf ces enfants du bout du monde que je ne connais pas.

Je retrouve Limard à la gare, aimable et souriant comme la dernière fois. Nous partons en voiture. La radio nous évite de parler. Je suis comme morte, ou en attente. Hors la vie.

Je me réveille quand la voiture s'arrête. Il fait nuit.

Limard m'aide à porter mes bagages vers un bateau blanc.

«  Ce yacht appartient à l'entreprise qui nous emploie. Habituellement il sert aux dirigeants et à leurs familles. Nous l'utilisons exceptionnellement pour transporter ce dont nous avons besoin une ou deux fois par an. »

«  Nos employeurs ne manquent pas de moyens. Il est superbe. Combien durera le voyage? »

«  Deux ou trois semaines selon le temps. »

Le capitaine me conduit à ma cabine.

Me voilà sur un yacht. Moi! Avec des inconnus. En partance pour une destination mystérieuse.

Pendant que je range mes vêtements, le bateau se met en route. Je monte vite sur le pont et je regarde les lumières s'éloigner. La nuit est calme. Je suis bercée par un léger tangage. C'est la France qui disparaît là-bas. Pour combien de temps?

Quelle importance.

Dix huit jours de traversée pendant lesquels je dors, je lis, je rêve. Comme si j’étais une autre. Il fait nuit quand nous arrivons. Je devine un petit port mal éclairé. La chaleur est lourde malgré un vent chargé de senteurs que je ne connais pas.

En m'asseyant dans la voiture je salue le capitaine et les trois matelots qui ne peuvent me voir. Nous avons peu parlé. Ils devaient avoir reçu les mêmes consignes de discrétion que moi. Peut-être sont ils habitués à des voyages plus mystérieux encore.

Je ne sais pas où je suis. Personne ne pourrait me retrouver. Pourtant je n'ai pas peur. La traite des blanches ne saurait employer de tels moyens pour une femme plus très jeune comme moi. Quels risques puis-je courir? Je somnole, perdant toute notion du temps. Le jour se lève quand nous embarquons à bord d'un hélicoptère dont Limard prend les commandes. Il m'explique les manoeuvres comme il le faisait sur le yacht. Il peut parler pendant des heures. Le seul sujet qu'il évite est notre destination et ce qui nous y attend. J'ai posé des questions sur les enfants et mon travail, mais il répond toujours :

« Profitez du voyage. Détendez-vous. Le travail c'est pour plus tard. »

Je me rassure en pensant que je connais sa femme et à ses enfants. Je vais sans doute avoir à veiller sur les jeunes héritiers de personnages importants. Peut-être sont-ils handicapés. Qu'importe. Je suis prête à tout.

Nous survolons la mer depuis une heure. Je n'ai aperçu que quelques barques de pêche près de la côte. Des oiseaux et des dauphins animent un peu l’océan qui s'agite an dessous de l'hélicoptère.

L'île


Une tache sombre se rapproche très vite. C’est comme un énorme pied dont la

partie la plus large est occupée par une lourde bâtisse entourée de hauts murs. Cela ne

ressemble en rien à un palais pour milliardaires. C'est certainement une prison. Une prison

pour enfants? Je me sens glacée malgré la chaleur.

Limard pose l'hélicoptère dans le talon, près d'un homme qui fait des signaux.

Le tournoiement des pales soulève un mur de sable.

Mains pressées sur mes oreilles déchirées par le bruit de la tuyère, paupières

serrées, je glisse de la bulle protectrice. Sourde, aveugle, je cours cassée en deux pour fuir

la machine. Je suis stoppée brutalement par un obstacle. Ma première inspiration se transforme

en hurlement. Je reste bloquée contre l'homme qui me tient dans ses bras.

Ses yeux bleus sourient dans un visage immobile. Des rides profondes accentuent

la fermeté des traits. Une irréelle chevelure blanche fait ressortir le brun de la peau.

« Bienvenue sur notre île. J'espère que vous ne regretterez pas de l'avoir

découverte. »

Envahie par la honte, je l'entends à peine. Je recule vivement. L'hélicoptère siffle

doucement trente mètres plus loin. Le sable retombe. Je perçois le bruit des vagues.

Je pose ma main dans la main tendue vers moi.

«  Delome. Marc Delome » dit Limard qui ajoute :

«  Comme tu t'en doutes voici Anne. Anne Vrail. »

La main fine presse fortement mes doigts pendant un court instant alors que je bafouille :

«  Excusez-moi. Je n'ai pas l'habitude... Le bruit... La poussière... »

«  Nous avons tous connu ça. Quitter l'hélicoptère c'est vivre ce que ressent le bébé en venant

au monde. »

Voilà. C'est exactement ça. Je vais affronter un monde nouveau, une vie inconnue. Je m'entends

dire :

«  Quel voyage merveilleux. Comme votre île est belle vue du ciel. J'ai tellement de

chance... "

Je me sens rougir. Mon enthousiasme me surprend. Je m'en veux et rougis plus encore. Cet homme

paraît si calme, si serein que j'oublie la bâtisse sombre qui nous domine.

«  Venez. Vous devez être fatiguée. »

Je me sens flotter hors de mon corps qui marche entre les deux hommes. Que m'arrive-t-il? Est-

ce la fatigue? Le changement de climat? Il y a si longtemps que je n'avais éprouvé cette

sensation qui me ramène à l'adolescence. Suis-je si fragile? Est-ce la présence de Marc?

Je l'ai appelé Marc. Je rougis encore. Heureusement personne ne me regarde.

C'est lui le responsable du groupe médical conduisant l'expérience éducative dont m'a parlé

Limard. Il est rassurant. Un tel homme ne peut être mêlé à des actions douteuses.

Je les suis sur le sentier qui zigzague entre les réseaux de barbelés jusqu'à une lourde porte

métallique qui se ferme automatiquement derrière nous. Le mur d'enceinte cache une vraie

forteresse.

J'arrive à l'étage derrière Marc. Il pousse une porte :

«  Vous voilà chez vous. Utilisez le téléphone si vous avez besoin de quoi que ce soit. Je vous

laisse vous reposer. Vous pouvez aller où vous voulez. Cet étage est réservé aux appartements

du personnel. Je vous appellerai pour le déjeuner. »

Trois profonds fauteuils de cuir entourent une table basse. Un immense bureau barre la fenêtre.

Des rayonnages chargés de livres occupent un pan de mur. J'ouvre le réfrigérateur garni de

bouteilles qui complète l'équipement de ce bureau-salon. Je reste longtemps le front contre la

fenêtre, admirant la mer à travers les barreaux qui la découpent en bandes verticales. En me

retournant je découvre un petit téléviseur installé dans une niche. La chambre est de

dimensions plus modestes. Je me jette sur le lit. Les mêmes barreaux gênent le regard.

Je suis au bout du monde. Comme partout sur cette boule terrestre qui ne peut avoir de bout. Au

centre plutôt puisque c'est chez moi. Il fait bon. Je suis bien. Les commanditaires de cette

expérience ne manquent certainement pas de moyens. Un autre téléviseur trône sur une table de

verre et métal au pied du lit. Je ferme les yeux et m'endors aussitôt.

Onze heures! J'ai dormi deux heures. Je suis bien. Reposée. Heureuse.

Heureuse alors qu'Henri est mort depuis à peine plus d'un mois.

Les termes de mon annonce suicide me reviennent.

Moi qui ne voyais aucun sens à ma vie que de vieillir inutile et solitaire je suis heureuse.

Heureuse ne sachant ni où je suis ni ce que je vais faire. Les enfants! Où peuvent-ils être

dans cette forteresse?

Je pousse la dernière porte qui donne sur la salle de bains. Je dois remettre en état cette

femme dépeignée, grise et fripée que le miroir me présente.

Mes valises sont au salon. Quelqu'un est donc entré sans me réveiller.

Je me douche et choisis une robe légère. Je me maquille légèrement puis tire la porte. Un

escalier ressemblant à une échelle me conduit à l'étage au dessus. Je retrouve la chaleur

derrière la double porte métallique.

«  Bonjour. Je suis René. »

Un petit homme rond et chauve, chemise courte ouverte sur sa bedaine, me tend une main moite.

Une arme, une mitrailleuse peut-être, pointe son canon vers la mer au travers d'un trou percé

dans le mur d'enceinte.

« Bonjour Monsieur. Je suis Anne Vrail. L'infirmière. Pourquoi cette arme? »

«  Pour nous défendre. L'île intéresse les bandits et les pirates nombreux dans la région. »

Des portes grillagées bordent le chemin de ronde quand il rencontre un des murs qui découpent

l'arrière de l'île en portions de tarte géante.

«  Qu'est-ce que c'est? »

«  Les terrains des enfants. »

«  Pourquoi ces hauts murs? »

« Pourquoi? »

«  Vous demanderez au toubib. C'est lui qui répond. Dites-moi plutôt ce qu'il y a de nouveau en

France. Parce que vous êtes Française. Avec tous ces Chinois, ces Suisses et ces Belges on

n'arrive pas à parler de chez nous. »

« Je ne sais pas. Je suis partie depuis quinze jours. Et vous? Vous êtes là depuis quand? Que

faites- vous? »

«  Ce que je fais partout. Je me bats. Ici il vaut mieux ne pas poser trop de questions. Chacun

a ses raisons d'être ici. Ca ne regarde que lui. Pour éviter les mensonges il vaut mieux ne

rien demander. On a eu tous de drôles de vies. Les guerres en Afrique, au Vietnam, partout où

on embauche des types comme nous. Ici c'est bien payé. Ça manque un peu d'action mais c'est

peinard. D'action et de femmes. Regardez je prends du ventre. Je deviens un vrai cochon. »

Je suis gênée par le regard qui me détaille et me salit. Pourquoi faut-il de tels hommes? Il a

dit qu'ils étaient plusieurs.

Une sonnerie. L'homme décroche le téléphone fixé au mur:

«  Oui. Je vous la passe. »

«  Marc Delome. Pouvez-vous descendre au premier? Je vous attends dans la salle à manger. »

Le petit homme a dû noter ma rougeur. Tant pis.

«  Au revoir. »

Une porte entrebâillée donne sur une grande pièce éclairée par des lampes. Il n'y a pas

d'ouverture sur l'extérieur.

Marc est là. Il me sourit :

«  Vous avez découvert notre île? Je vais vous présenter les habitants et vous faire visiter

votre nouveau territoire. »

Le sang fait battre mes tempes. Je n'ai jamais eu une telle réaction devant quelqu'un depuis

l'âge de quinze ou seize ans. C'est la fatigue. Les surprises et le changement...

Non ! Je dois accepter la vérité : c'est lui! Sa seule présence suffit à me faire perdre mes

moyens. Je ne peux pas répondre. Je ne sais même pas ce qu'il me dit.

Je le suis vers un salon, clos lui aussi, où sont assis trois hommes.

«  Yvon Monter. Suisse. »

«  Bonjour Madame. Vous pouvez m'appeler Yvon. »

Je serre la main molle de ce brun rondelet au visage épanoui d'imbécile.

«  Jean Ralto. Suisse lui aussi. »

Un curieux personnage s'incline devant moi. Sa chemise blanche impeccable laisse déborder les

mêmes poils noirs qui recouvrent ses mains.

«  Je suis très heureux que vous veniez avec nous. Permettez-moi de vous assurer de mon

soutien et de vous proposer mon aide pour tout ce que vous entreprendrez. »

Un bel athlète blond, en short et torse nu bredouille :

«  Bonjour madame. »

«  Alain Gastre. Celui-là est Belge. »

Marc me fait passer devant lui. Nous gagnons le rez-de-chaussée. Il pousse une porte donnant

sur la cuisine. Un asiatique s'avance, tout souriant.

«  Tchan, voilà Madame Vrail. »

Son sourire s'élargit :

«  Bonjour Madame. C'est un vrai bonheur de vous voir ici. »

Marc m'entraîne déjà dans le couloir où nous marchons en silence. Il s'arrête devant une porte

et dit :

«  Vous allez maintenant voir les enfants dont vous devrez vous occuper. »

Les enfants


Des êtres humains ont pu imaginer une telle abomination !

Les monstres !

Je les hais !

Je ferai tout pour mettre un terme à cette horreur.

Six pauvres petits réduits à l'état de bêtes rampaient ou couraient à quatre pattes,

mangeant à même le sol dans une cour grillagée allant jusqu'à la mer.

Dans une prison semblable, à quelques mètres, six êtres identiques aux premiers étaient

eux aussi enfermés.

Dans la cour voisine, six enfants, plus pitoyables encore, erraient avec un air triste et


désespéré.

Oh! Pouvoir les emmener!

En faire de véritables enfants!

Je jure de les délivrer, de témoigner contre leurs bourreaux qui paieront ce crime. Je

vais tenir ce journal qui me permettra, une fois sortie d'ici, d'apporter des preuves et

faire condamner les individus coupables de cette infamie. "L'expérience éducative"

annoncée par Limard consiste à faire une étude sur l'influence de la radio et la

télévision dans le développement des enfants. Dans quel esprit malade germa l'idée d'une

aussi monstrueuse torture? Quel terrible mépris du genre humain a pu en permettre le

déroulement!

Dix huit enfants de moins d'un an ont été conduits sur l'île il y a treize ans : trois

filles et trois garçons blancs, autant de noirs et le même nombre d'asiatiques. Ils vivent

depuis par groupes de six : trois couples de chaque couleur, dans des parcs prisons les

isolant de tout contact entre les groupes ou avec l'extérieur.

Dans la première prison ils ne reçoivent du monde extérieur que la nourriture et des soins

occasionnels. Dans la deuxième ils entendent des émissions radio quatorze heures par jour.

Les enfants de la troisième ont la radio et disposent de téléviseurs diffusant un

programme quotidien de six heures.

En comparant le comportement des enfants, la firme qui fabrique les différents appareils

tire des conclusions sur les effets des émissions. Quelles conclusions? Quel usage peuvent-

ils bien en faire puisqu'il leur est interdit de citer leurs sources? Veulent-il

simplement se protéger pour le cas où ils découvriraient des conséquences plus graves que

celles qu'on signale habituellement?

C'est complètement insensé!

Le docteur Delome n'a pas cherché à justifier cette monstruosité. Il m'a simplement

demandé d'écrire tout ce que je pensais ou ressentais de façon à en atténuer les effets

sur moi. Un médecin peut diriger une telle atrocité ! Dire que cet homme m'attirait! Il

m'inspire maintenant la même horreur que tous ceux qui ont une part quelconque dans cette

affaire.

Je sors pour me détendre en marchant. La chaleur m'accable aussitôt. Des cocotiers, des

lataniers, des filaos et d'autres variétés tropicales recouvrent la plus grande partie du

sol laissé libre par le bâtiment et l'aire d'atterrissage. Je dérange quelques oiseaux

marins qui tournent au dessus de moi en criant. Je m'éloigne des hauts murs surmontés d'un

grillage qui emprisonnent les enfants et leurs gardiens. Un réseau de barbelés interdit

toute approche. La même protection entoure l'île à la limite de la plage. Je pense aux

pirates dont m'a parlé le garde. C'est une forteresse imprenable.

Je reste longtemps assise face aux vagues. Je ne pense à rien. Je me sens malheureuse.

Tellement impuissante.

Des voix me dérangent. C'est Limard qui vient. Il est avec le docteur Delome.

« Au revoir Madame. Ne m'en veuillez pas trop. Je ne pouvais rien vous dire. Votre annonce

aurait pu vous conduire dans des lieux pires que celui-là. »

Je ne lui dis rien. A quoi bon. J'entends décoller l'hélicoptère quand je reviens dans ma

chambre. Me voilà prisonnière. Comme les petits. Sans savoir où. Sans savoir qui me

retient. Je vais devoir trouver des réponses à ces questions pour avoir une chance de

partir avec les enfants. Le mieux pour y parvenir c'est de participer à la vie collective.

Je vais accepter le travail qui m'est proposé. Je prendrai mes repas avec les autres.

J'apprendrai ainsi tout ce que je veux savoir.

Quand le téléphone sonne je me sens déterminée à faire face.

«  Marc Delome. Le repas est prêt. Voulez-vous nous rejoindre ou préférez-vous rester chez

vous? »

«  Je viens. »

Tous m'interrogent sur Paris, le sport, les spectacles, les guerres... Personne ne me pose

la moindre question personnelle. La vie privée ne fait pas partie des sujets abordés ici.

C'est comme si je venais d'arriver dans un hôtel dont les clients seraient tous là depuis

longtemps, avides de savoir comment va le reste du monde.

Quand le docteur Delome se lève, il me dit :

« Si vous le voulez bien, je vous attendrai demain à dix heures pour vous dire en quoi

consiste votre travail. »

Je me retire aussitôt. J'ai envie d'être seule.

La sonnerie du téléphone me dresse sur mon lit. C'est Tchan :

«  Bonjour Madame. Il est neuf heures. Le docteur Marc m'a demandé de vous appeler. Voulez-vous

que je vous apporte votre petit déjeuner? »

«  Merci. Je peux venir à la cuisine. »

«  Ne vous inquiétez pas, j'ai tout mon temps. Je sers toujours les repas dans la salle à

manger. Ca revient au même que je vous l'apporte chez vous. »

A dix heures je frappe à la porte du bureau du docteur Delome. Il m'accueille en souriant.

Il porte une chemise bleu clair et un pantalon marine. Je le trouverais très attirant si

je ne savais pas quel horrible rôle il joue ici. Comment cet homme intelligent a-t-il pu

accepter de diriger cette horreur? Il a une cinquantaine d'années, l'air ouvert et

sensible.... C'est pourtant bien lui le patron.

Il me fait asseoir. Ce salon ressemble au mien. La chambre est remplacée par un bureau où

des écrans de télévision permettent d'espionner les enfants dans toutes les zones où ils

vivent. Il me montre des fiches que je devrai compléter. Des dossiers correspondent à

chacun des enfants.


Je suis bouleversée, tout autant qu'hier lorsque je les ai découverts dans leur prison. Je

les vois errer sans but, à quatre pattes comme des animaux. Ils se poursuivent et se

bousculent.

Certains se caressent. Une fillette reste immobile face à la caméra. Ses yeux tristes me

fixent comme si elle pouvait me voir.

Le docteur Delome m'arrache à ce face à face pour me ramener aux dossiers. Il est aussi

informaticien. Il me donne quelques indications sur l'utilisation de l'ordinateur. Nous

entrons dans la pièce voisine qui est l'infirmerie-laboratoire-bloc opératoire.

«  Vous êtes la première femme à travailler ici. A la suite d'un accident j'ai décidé que

seuleune femme aurait accès aux locaux où vivent les enfants. »

«  Quel accident? »

«  Vous le saurez en temps voulu. Sachez que les hommes restent deux ans sans quitter

l'île. Jeme permets de vous mettre en garde. Votre présence risque d'amener des conflits.

Ils sont plutôt violents, dangereux même.

Sans me laisser le temps de poursuivre il me reconduit dans le bureau. Après m’avoir

indiqué le fonctionnement des appareils, il me laisse seule.

Des caméras dont on peut régler l'orientation et le grossissement permettent d'observer

jusqu'au moindre détail du visage des enfants. Toutes les images sont enregistrées puis

stockées par l'ordinateur.

Quelles visions horribles et extraordinaires! Je ne sais combien de temps je passe devant

les écrans. J'observe surtout les enfants qui reçoivent les images: les enfants télé comme

on dit, pour les distinguer des enfants radio et des enfants silence. Ils sont plus

expressifs, plus...humains.

Après le déjeuner je me retire pour écrire. Je rejoins le docteur, comme convenu. Il

m’emmène visiter les installations sportives et de loisir. Nous entrons dans la salle de

gymnastique au rez-de-chaussée. Elle est parfaitement équipée de tapis, espaliers,

tremplins, vélos, haltères, ballons... Elle est à la disposition de tous.

Entre le bâtiment et l'aire d'atterrissage, un tennis brûle sous le soleil.

Trois hommes allongés sur le sable de la plage nous invitent à nous joindre à eux.

«  Vous ne connaissez pas Jacques. Jacques Deblat. C'est le spécialiste en informatique et

en télévision. Un technicien hors pair. Il était au travail lorsque vous avez rencontré

les autres. »

Un homme mince et roux à la peau blanche d'une trentaine d'années se lève pour me serrer

la main.

«  Soyez la bienvenue. Vous me reconnaîtrez sans peine. Je suis le plus blanc, j'ai des

lunettes, et je ne porte jamais d'arme. »

Je ne peux m'empêcher de rire. Celui-là m'est sympathique. Il n'est pas un soldat

mercenaire.

Nous poursuivons la visite par une construction de béton qui limite la plage. Un gros

bateau repose dans un berceau posé sur des rails. Avec ses deux hélices il est

impressionnant. Nous y montons à l’aide d’une échelle et je découvre deux mitrailleuses.

La spacieuse cabine peut recevoir plusieurs personnes.

«  Pourquoi ces armes et d'où vient l’argent utilisé ici?

«  Les armes sont là pour repousser les pirates attirés par les richesses qu'ils supposent

sur l'île. Quant à la deuxième question elle n'a pas de réponse. »

Nous rejoignons les baigneurs. Je nage pendant une bonne demi-heure en oubliant les

questions et les enfants. Lorsque je reprends pied je suis gênée par les regards de ces

hommes. Malgré la chaleur je m'enveloppe dans ma serviette.

Je n'ai rien écrit depuis plusieurs jours. J'avais décidé de découvrir tout ce qui m'était

proposé, de m'immerger dans ce monde, de vivre au jour le jour. J'apprends à connaître les

enfants. Je comprends ce qu'ils supportent. C'est extraordinaire, passionnant, et bien sûr

horrible. Je reste déterminée à les sortir d'ici mais il me faudra beaucoup de patience et

de persévérance pour en faire des êtres humains, beaucoup de soins et d'amour pour leur

faire oublier ces années.

Les fiches d'observation remises par Marc, nous nous appelons par nos prénoms depuis hier,

m'ont permis rapidement de savoir qui ils sont.

Les six "sauvages" et les six "radio" n'ont pas de nom. Ils sont N.G. et N.F., B.G et

B.F., A.G et A.F. pour noir, blanc, asiatique, garçon ou fille. Cette façon de les

dépersonnaliser me choque. Ils sont considérés comme des animaux soumis à expérience. Leur

vie ressemble à celle de singes dans un zoo ou de chiens d'élevage. L'enclos

des "sauvages" est jonché d'objets divers, tissus, jouets, meubles... Chaque jour je

nettoie leur prison, la partie intérieure le matin et le soir la partie extérieure. Ils

passent leurs journées en plein air, ne rentrant que pour la nuit. Je ferme les portes

depuis le couloir pour intervenir sans les rencontrer. Les deux premiers jours mon

passage, ils ont été perturbés. Ils suivaient ma trace le nez collé au sol en poussant de

petits cris plaintifs.

Des distributeurs automatiques permettent aux enfants de se nourrir. Ils voient ce qui

leur est proposé à travers les portes. Ils gaspillent beaucoup. Ils sont friands de

sucreries. Lorsque le signal de la distribution retentit ils se présentent dans un ordre

inchangé. Le garçon noir est beaucoup plus fort que les autres. C'est lui qui vient le

premier. Il menace en montrant ses dents et n'hésite pas à bousculer celui ou celle qui

est près de lui. A son départ le blanc s'approche et se sert. Vient le tour de la blanche

puis du garçon asiatique, de la fillette noire et enfin de la jeune asiatique toute menue

et fluette qui ne mange que lorsque les autres se sont servis plusieurs fois. Quand les

premiers mangent, les autres tournent en geignant et se bousculant. C'est un moment

pénible pour moi. J'ai appris que les mêmes nourritures, les mêmes objets ont été

introduits dans les trois maisons pendant les premières années. Peu à peu, en raison du

gaspillage, du refus de mets nouveaux et d'accidents provoqués par les objets proposés on

n'a plus introduit de nouveautés dans la maison "sauvage".

Dans la maison "radio", les enfants entendent des émissions quatorze heures par jour, à

l'intérieur comme à l'extérieur. Les repas se passent de la même façon. Là aussi les

distributeurs imposent de se tenir debout. Ils ont été relevés au fur et à mesure de la

croissance des enfants qui se déplacent le plus souvent à quatre pattes même s'ils savent

marcher. Quand ils sont debout, ils restent penchés en avant. Ils vont beaucoup plus vite

en posant leurs mains au sol. Dans la maison "radio" la hiérarchie est différente. La

jeune blanche, plus grande, se sert la première. Viennent ensuite les garçons noir et

blanc, puis la fillette noire et enfin les deux asiatiques, plus petits. Ici aussi les

repas sont source de disputes. Le plus souvent ce sont les deux dominants qui

s'affrontent. La hiérarchie ne semble pas acquise. Dans ces moments le désordre est

général. Tous se frappent et se bousculent sauf les deux plus petits qui s'éloignent dès

les premiers cris. Ils regardent de loin et mangent lorsque la paix semble définitive.

J'ai demandé à Marc de faire installer d'autres distributeurs. Il m'a dit que le fait de

n'en avoir qu'un par maison mettait les enfants dans des situations semblables aux

nôtres : dans un self service les gens attendent leur tour. De plus, comme les disputes

n'ont jamais pris un tour dangereux, elles restent un bon moyen d'étude des relations. Ces

dernières évoluent continuellement dans la maison "télé" alors qu'elles sont les mêmes

dans les autres.

Dans la maison "télé", un téléviseur est installé à l'intérieur, un autre à l'extérieur.

La radio émet pendant huit heures, s'interrompant au cours des six heures de programmes

télévisés : deux le matin, deux l'après-midi et deux le soir.

Chacune des maisons est aménagée comme un appartement ordinaire avec six lits dans une

pièce, une cuisine salle à manger, une salle de jeu, des toilettes, une douche et un

lavabo. Dans la cuisine il n'y a pas de plaque de cuisson ni de feu. Un brûleur gaz avait

été introduit. Allumé en permanence il avait provoqué des brûlures.

Les enfants de la maison "télé" sont les seuls à être vêtus. Leurs accoutrements sont

bizarres. Selon les jours on trouve des mousquetaires ou des footballeurs, des robes du

soir et des maillots de bain, des naturistes et des frileux. Ils sont toujours debout. Un

examen superficiel laisserait croire que ce sont des adolescents ordinaires préparant un

carnaval.

C'est sur l'étude de leur comportement que Marc et moi passons le plus de temps même si

les enfants des maisons "nature" et "radio" ne semblent plus devoir changer tant qu'ils

seront dans cette prison.


Marc


J'ai beaucoup parlé avec Marc. Je commence à mieux le comprendre. Il est ici depuis sept

ans. Il en a cinquante et un. Il est venu remplacer un de ses confrères avec qui il avait

fait ses études. C'est ce médecin, rentré en France très malade et mort depuis, qui avait

mis en place "l'expérience".

Marc a deux enfants. Ils avaient dix huit ans pour le garçon et seize ans pour la fille au

départ de leur mère. Un soir, alors qu'il rentrait d'un congrès, sa femme lui avait dit :

«  Je pars. »

Il avait pensé qu'elle allait faire une course, mais elle avait précisé aussitôt :

«  Je te quitte. Je ne reviendrai pas. »

«  Mais la maison? Pourquoi avoir ... »

«  Tu n'aurais pas pu rester dans l'autre. Je ne voulais pas de problème avec mes

parents. »

Il avait compris combien la décision de son épouse était mûrement réfléchie. Elle avait

voulu une nouvelle maison, celle dans laquelle ils venaient d'emménager et qu'elle l'avait

laissé concevoir à sa guise. Ils occupaient jusque là une villa appartenant à ses beaux-

parents. Elle préparait donc cette rupture depuis plus de deux ans.

«  Et les enfants? »

«  J'ai attendu qu'ils soient en âge de supporter cette situation. Catherine vient

d'avoir son bac. Il lui sera plus facile de continuer ses études puisque je serai à

Paris. »

Tout avait été froidement mis en place.

Cette femme avec qui il vivait sans heurt préparait son départ depuis des années. Il ne

s'était douté de rien. Huit ans après il ne comprenait toujours pas qu'elle ait pu jouer

une telle comédie. Elle semblait heureuse. Ils faisaient l'amour. Ils partageaient les

mêmes idées.

Elle lui remit une lettre en le quittant. Il ne la lut que plus tard. Il apprit là qu'elle s'en

allait avec un de leurs amis, un industriel de neuf ans son aîné qu'ils recevaient pour les

week-ends et les vacances depuis son veuvage.

Après quelques mois de dérive, d'alcool et de rencontres éphémères, il fut contacté par un

ancien camarade qui lui proposa ce départ au bout du monde. Il pensait au suicide. Il choisit

cette fin.

Je me sens très attirée par Marc. Je prends conscience de ce que ma vie avec Pierre était calme

et feutrée. Sans hauts ni bas. Toute d'habitudes. Elle m'apparaît maintenant comme une douce

vieillesse.

Il aura fallu tous ces événements pour que je me sente vivre! Je pourrais être heureuse s'il

n'y avait pas ces malheureux enfants. Pour eux comme pour moi la solution passe par Marc. Il

faut que je le persuade d'interrompre cette horrible expérience. Nous pourrons, ensemble,

rééduquer les petits. Je dois le convaincre.

Il m'est difficile de supporter le comportement des pauvres êtres de la maison radio et de la

maison nature. En vérifiant les fiches des années précédentes j'ai découvert qu'ils avaient

depuis longtemps des relations sexuelles. Marc m'a fait lire des études montrant que dans

certaines peuplades d'Amérique du sud où les enfants vivent libres et sans contrainte le même

phénomène existe. Ils passent ici beaucoup de temps à ces activités. Avec les repas, c'est la

source la plus fréquente de disputes ou même de combats. Dans la maison nature, le jeune noir

affirme là aussi son pouvoir. Dès que le blanc touche une des trois fillettes (l’horrible mot

qui m'est venu est femelle)… Quelle abomination! Il est difficile d'admettre que ce sont des

enfants quand on voit leur comportement. Les monstres qui ont voulu ça méritent un châtiment

terrible! Dès que le jeune blanc s'intéresse à une des fillettes, le noir se précipite et le

bouscule, le frappe avec ses pieds et ses mains, le poursuit jusqu'à ce qu'il aille dans la

mer. Le violent revient alors vers celle qui était l'objet du désir du blanc et lui... je ne

peux pas dire qu'il lui fait l'amour tellement cet acte est bestial. Il la prend comme le font

les chiens. Les autres se rapprochent et observent en se tripotant. Le vainqueur s'éloigne

alors pendant que, le plus souvent, le blanc prend sa place. Le jeune asiatique ne participe

pas aux affrontements. Il apparaît qu'il ne s'est jamais livré à ces actes.

Comme je m'inquiétais auprès de Marc des suites possibles de ces relations il m'apprit qu'il

avait pratiqué une vasectomie sur chacun des garçons.

Nous avons beaucoup parlé de la vie des enfants. Marc prétend qu'ils ne sont pas malheureux. Il

affirme qu'ils sont plus heureux que bien des petits Africains ou Indiens. Il a constitué un

dossier de presse où on voit des petits Somaliens, Pakistanais, Thaïlandais, Cambodgiens,

Brésiliens dont le malheur est évident. Je proteste :

«  Pour eux c'est la nature qui est responsable. »

«  Croyez-vous? Elle a bon dos la nature. Ceux qui ont mis en place les systèmes qui réduisent

les enfants à la famine et l'esclavage vivent dans des palais voisins ou des villas Monégasques

et Genevoises. »

«  Ici ce sont deux ou trois esprits malades qui ont décidé de priver de vie ces petits pour

une expérimentation insensée. »

«  Ailleurs c'est pour le profit. Est-ce plus défendable? Le monde est laid. Les hommes sont

mauvais. Toujours et partout les forts abusent des faibles. Pour l'argent. Pour le plaisir.

Pour le pouvoir. Ils inventent les sectes et les religions, les partis politiques, les règles

du marché et bien d'autres moyens pour posséder toujours plus, insensibles qu'ils sont à la

souffrance de ceux qu'ils considèrent comme des êtres inférieurs. Lorsque les exploités

s'emparent du pouvoir ils se conduisent de la même manière.

Je viens d'avoir un nouvel exemple de violence en regagnant ma chambre. Yvon a ouvert sa porte

au moment où je passais. Il m'a demandé d'entrer parce qu'il avait quelque chose de grave à me

dire. Il m'a poussée vers le canapé en me disant :

«  Laisse-toi faire. Tu le fais bien avec le toubib. Je te paierai. »

Mes cris et le bruit de la lutte attirèrent Alain qui occupe la chambre voisine. Il dût se

jeter sur Yvon pour lui faire lâcher prise. Ils se battaient sans parler comme si chacun

voulait tuer l'autre.

Je courus chercher Marc. Il entra, pistolet au poing. Yvon fut attaché sur son lit. Il hurlait

des injures. Il écumait de rage.

Au matin Limard est arrivé avec l'hélicoptère. Yvon pleurait. Il jurait qu'il ne recommencerait

plus. Il implorait qu'on l'autorise à rester.

Pour la plupart ces hommes ont été légionnaires en Afrique et au Moyen Orient. Ils sont restés

mercenaires au service de tous ceux qui pouvaient les payer. Marc m'a montré les dossiers de

chacun. Comment peut-on appeler ces assassins des hommes? Yvon s'est comporté avec moi comme

les petits des maisons nature ou radio le font entre eux. Il a pourtant reçu une éducation. La

civilisation n'atteint pas tous les humains.

Jacques, le technicien en informatique et vidéo m'a proposé de l'accompagner à la pêche à bord

du zodiaque. Marc m'a dit que je pouvais accepter sans crainte. Il n'a pas le même passé que

les autres. Cette coupure m'a fait du bien. Nous avons beaucoup parlé au cours de ce moment

privilégié qui m'a permis d’oublier un peu les petits. Jacques est lui aussi écoeuré de ce que

vivent les enfants. Il est le seul à ne pas être venu volontairement. Grâce à une modification

de l'équipement informatique de l'entreprise où il travaillait il avait détourné des sommes

importantes. Il perdait beaucoup au jeu. Il s'était vu offrir un marché : la prison ou le

travail sur cet îlot. Divorcé sans enfant il n'avait pas hésité à partir. Il est là depuis

trois ans. Il a remplacé un vieil homme qui avait mis en place le système initial. Il ne sait

pas quand finira son épreuve.

Maintenant que j'ai un allié je me sens plus confiante dans l'avenir. Nous serons plus forts à

deux pour sauver les petits.

Les journées passent entre les enfants et le tennis, les observations que je note et la

baignade ou la lecture.

Je m'habitue! La vie des enfants me peine toujours, mais j'ai appris à reconnaître leurs

moments de bonheur. L'horreur de leur situation s'estompe un peu avec le temps. Je passe

l'essentiel des journées avec Marc. Sa culture m'impressionne. Nous parlons art, politique,

religion, éducation... Sur tous les sujets je me trouve en accord avec lui. Il m'apporte

beaucoup. C'est un esprit brillant. Quel dommage qu'il ait accepté de se perdre dans ce lieu

infernal.

Trois mois que mon mari est mort. Je croyais ma vie finie.

J'aime un autre homme. J'avais décidé d'écrire pour montrer la vie des enfants et me voilà

rédigeant un journal intime.

Les petits de la maison radio sont assez peu différents de ceux de la maison nature si ce n'est

qu’ils chantonnent en permanence. La radio déverse dès le matin des programmes ininterrompus de

musique, théâtre, débats, jeux... Toutes les émissions sont enregistrées sur des bandes.

Jacques m'a montré l'impressionnante quantité de bobines entreposées dans ses locaux. Les

petits sont capables de fredonner des airs connus. Il ne semble pas qu'ils possèdent un

langage. Ils « parlent » aussi bien seuls qu'en groupe. Au moment des repas et des jeux, même

au cours des relations sexuelles, les cris et les gémissements émis n'ont aucun sens apparent.

Rien ne les menace, ils n'ont pas besoin de rechercher leur nourriture, le langage n'est pas

une nécessité.

Dès que les programmes s'arrêtent ils regagnent la partie fermée de la maison et se couchent,

tous dans la même pièce. Depuis que je les observe je n'ai pas noté la moindre modification de

leur comportement. Comme ceux de la maison nature ils paraissent figés dans leurs habitudes

animales. Marc m'a dit qu'aucune évolution n'était perceptible depuis plusieurs années. C'est

pour cette raison qu'il n'apporte plus d'élément nouveau dans leur lieu de vie. Après la

frayeur ressentie devant les nouveaux objets, ils n'avaient de cesse de les avoir détruits.

S'ils n'y parvenaient pas ils les abandonnaient sans leur prêter attention.

Seule la façon de vivre leur sexualité a changé avec la puberté survenue très tôt. Ils ont des

relations sexuelles depuis l'âge de cinq ans. Bien avant d'être pubères. Ce qui n'était qu'un

jeu occasionnel parmi d'autres a pris une valeur plus grande dans la monotonie de leur

quotidien.

La raison de ma venue.


Lors d'une partie de pêche Jacques m'a appris ce qui avait justifié la présence d'une femme.

Les gardes assuraient à tour de rôle l'entretien des maisons. Marc s'est aperçu un jour qu'une

des fillettes, Véla, la petite blanche de la maison télé, n'avait plus ses règles. Il procéda à

un examen qui révéla qu'elle était enceinte. Les trois garçons ayant subi une vasectomie ne

pouvaient être mis en cause. Les nuits suivantes il surveilla les gardiens. Il en surprit un,

aussitôt renvoyé, abusant de la pauvre petite au cours de son sommeil. Comme je m'étonnais

qu'elle ne se soit pas réveillée il m'apprit qu'un gaz était utilisé pour les endormir chaque

fois qu'une intervention était nécessaire.

Ces soudards ont sûrement accompli des pillages, des viols, des meurtres au cours de leurs

campagnes précédentes. Ils n'ont rien d'humain. Je devrai m'en méfier. Les dirigeants de

l'entreprise, bourgeois bien pensants, responsables de ce qui se passe ici ne valent pas mieux

même s'ils sont entourés de la considération générale dans leur ville.

Limard est revenu cette nuit. Il avait avec lui le remplaçant d'Yvon. C'est un français de

quarante huit ans, très bronzé, le front dégarni. Il a une voix douce. Un parfum entêtant le

suit et sa démarche chaloupée fait penser aux défilés de mode. Je n'imaginais pas ainsi les

gardes du corps.

Je parle de plus en plus longuement avec Marc. Je pêche et je joue au tennis avec Jacques. Je

me sens … heureuse. S'il n'y avait pas les enfants...

Marc complète sa collection d'articles rapportant les souffrances des enfants esclaves et des

petits martyrisés partout dans le monde. Je les lis avec horreur. Rien ne justifie pourtant le

sort fait à ceux qui sont emprisonnés ici.

J'ai pris Limard à partie. Je lui ai demandé comment un père de famille pouvait se faire le

complice d'une telle horreur. Il a ri :

«  Je ne suis pas marié. Je n'ai jamais eu d'enfants. Ceux que vous avez vus étaient venus avec

leur mère, actrice, dans une maison louée pour l'occasion. »

Je ne pourrai donc pas retrouver les responsables de cette expérience en partant de la famille

Limard. Ce luxe de précautions montre combien ces gens sont prudents mais aussi qu'ils sont

conscients de la gravité de leurs actes.

Marc ne laisse jamais échapper la moindre indication sur l'endroit où nous sommes ni sur la

firme qui finance tout ça. Les gardes, comme Jacques, ont été conduits ici de nuit. Ils ne

connaissent pas plus que moi le pays où nous sommes. L'entreprise où Jacques était employé

fournissait des éléments pour de nombreuses multinationales. C'est sans doute l'une d'entre

elles qui est assez riche pour dépenser tout cet argent. Il ne sera pas facile de nous évader

sans savoir où nous allons et ce qui nous attend. Je dois convaincre Marc. Avec lui ce sera

facile.

Les douze petits des maisons nature et radio auront bien du mal à devenir des êtres humains. Je

lis et relis « Les enfants sauvages » de Malson, « Le singe nu » de Morris et les livres de

Cyrulnik, Laborit, Carli et tous les auteurs que Marc m'a fait découvrir.

Les enfants loups des Indes n'ont jamais réussi à devenir des humains. Peut-être étaient-ils

handicapés avant d'être abandonnés? Peut-être la vie avec des animaux ou la solitude de Victor

de l'Aveyron sont-elles pires que ce que supportent les petits ici? Marc est persuadé que pour

eux c'est trop tard. Ils souffriraient plus ailleurs que dans leur cadre habituel. Ils ne sont

apparemment ni heureux ni malheureux. C'est comme si aucun sentiment ne les habitait. Ils

reproduisent inlassablement les mêmes gestes, les mêmes combats qui sont des rites. Ils se

poursuivent, se bousculent, parfois se caressent quelques minutes jusqu'à ce que l'agitation

recommence. Comme les singes emprisonnés dans un zoo il leur manque les stimulations d'une vie

sauvage. Rien ne vient rompre la tranquillité, la sécurité, le confort même de leurs journées.

Mais ils n'ont que quatorze ans. Je veux croire qu'il est possible de les rendre humains. J'y

consacrerai ma vie.

Les adolescents de la maison télé sont bien différents. Ils s'habillent, bizarrement bien sûr,

mais ils marchent debout, ils communiquent, ils s'intéressent à tous les éléments nouveaux. Je


réussirai à faire d’eux des hommes et des femmes si je parviens à les libérer.

Dès que les émissions commencent ils s'installent devant l'écran. Ils sont souvent en place

avant le début. Comme s'ils mesuraient le temps. Ils courent, crient, se bousculent, puis, dès

l'apparition de la première image, ils s'immobilisent. Ils ne veulent rien perdre. Je pense

souvent à une petite voisine que je gardais quand sa mère s'absentait. La télévision produisait

sur elle le même effet magique. J'ai pu vérifier sur moi comme sur mon mari cette attraction

étonnante. J'avais quelquefois du mal à m'échapper pour aller à la cuisine chercher un couteau

ou du pain. Dès que j'entrais dans la pièce voisine le charme disparaissait. Je n'étais plus

pressée de revenir. Libre enfin.

Pour eux c'est encore bien plus fort. L'écran est le seul lien avec un autre monde. Un monde

inconnu, sans doute incompréhensible, mais peuplé de leurs semblables. Je n'en ai jamais vu un

quitter l'écran du regard tant que les images défilent. Quel que soit le sujet ils sont figés.

Des expressions apparaissent, reflets de celles des acteurs ou intervenants. Les bruits forts

les effraient. Les musiques les amènent à se balancer, agiter leurs bras, chantonner. Les

scènes de violence les assombrissent. Il leur arrive de pleurer, de gémir, de se cacher le

visage, de se serrer les uns contre les autres quand apparaissent des scènes de cruauté,

animale ou humaine.

Après la dernière image ils restent immobiles. Ils s'étirent. Ils miment des courses après un

match. Ils chantent après une émission de variétés. Toujours seuls. Chacun à sa manière. Sans

s'intéresser aux autres. Comme si les images de la télévision s'étaient adressées à eux

individuellement. Les activités communes ne recommencent que cinq ou dix minutes plus tard.

Ce soir Marc m'a parlé de lui, de sa vie d'avant, de son métier, de la

politique locale à laquelle il participait, de ses activités syndicales et de sa famille. De

ses enfants surtout. Il a beaucoup souffert en les voyant s'en aller. Il en parle avec

tellement d'amour. Il m'a dit les premiers pas d'Hervé, l'entrée à l'école de Viviane, les

vacances à la neige, les promenades à vélo ou à cheval. Ils tenaient une grande place dans sa

vie. En les lui enlevant sa femme l'a détruit. Il s'est bien agi de destruction. Il a tout

laissé : sa clientèle abandonnée à un jeune remplaçant, sa ville dont il était conseiller

municipal, les associations où il militait. Son univers s'est effondré d'un coup.

Il s'est retrouvé à Lyon où il avait fait ses études. Tout était différent. Lui surtout. Il

buvait. Il passait quelques heures avec des femmes rencontrées ici ou là.

Lorsqu'il avait rencontré son ancien camarade de fac il avait cru au hasard. Plus tard, en

s'entretenant avec Limard, il avait su que tout était préparé. On le suivait depuis un mois.

Certaines de ses conquêtes n'étaient que des espionnes. On cherchait quelqu'un sans attaches.

Disponible. Il fallait aussi être sûr qu'il pourrait assumer les responsabilités qu'on allait

lui confier. C'est l'insistance de son confrère qui avait permis d'oublier son état. Il s'était

porté garant de sa rigueur affirmant qu'une fois intéressé par le projet il saurait se

ressaisir. Il avait raison. Depuis sept ans Marc ne boit plus. Il ne s'absente qu'une fois par

an pour suivre des journées d'information sur les nouvelles techniques et découvrir les

nouveaux médicaments. Avec Limard il est le seul à quitter librement l'île. Il utilise le

bateau. Limard assume alors la direction.

Je vais tout faire pour qu'à son prochain départ, dans deux mois, il m'emmène avec lui. Je

l'aime. Je sais que son intérêt pour moi dépasse celui d'un homme vivant seul pour une femme ni

trop vieille ni trop laide.

Je m'habille avec plus de soin. Limard m'a rapporté ce que je lui avais demandé. Je consacre

une partie de mes loisirs à me confectionner des robes et des ensembles. Je veux plaire à Marc.

J'aime qu'il me regarde. J'ai envie qu'il me trouve belle.

En relisant ce que j'ai écrit, le mélange entre le témoignage sur le sort des enfants et mes

sentiments personnels m'apparaît. Je devrai supprimer la partie privée avant d’utiliser ce

texte. Ecrire me fait du bien. Quand je note sur le papier ce qui m'émeut ou me bouleverse je

me sens soulagée. Lorsque je relis je mesure l'évolution de ma réflexion et combien l'habitude

use peu à peu mon indignation. A force d'observer les enfants je les connais mieux. Je découvre

leurs règles, l'organisation de leurs journées, les moments agréables qu'ils vivent. J'en

arrive à m'interroger sur les possibilités de leur humanisation future.

Les enfants de la maison radio diffèrent quand même de ceux de la maison nature. Ils chantent

ou émettent en permanence des sons, mais ils sont aussi moins brutaux. C’est la jeune blanche

qui est la plus grande et la plus forte. Elle mange la première, interdisant l'approche de la

mangeoire aux autres tant qu'elle n'a pas fini son repas. Ils se servent ensuite sans ordre

particulier. Ils se bousculent, menacent de se mordre, mais cela ne va jamais plus loin. Quand

la jeune blanche a fini de manger, elle va jusqu'à la mer, barbote, s'assied dans l'eau, fait

sa toilette et revient somnoler pendant que les autres, à leur tour, sont dans l'eau. L'eau

joue un grand rôle dans la vie de tous, quelle que soit la maison. Chacune de leurs prisons

enferme une partie de plage. Ils y viennent souvent pour ramasser des cailloux ou des

coquillages. Ils restent longtemps bercés par le mouvement des vagues qui meurent à leurs

pieds. Ils nagent tous, un peu comme des chiens. Ils n'hésitent pas à s'enfoncer sous l'eau.

Marc m'a dit que le grillage a été reculé plusieurs fois côté mer, au fur et à mesure de leur

aisance dans l'eau. Il n'y a jamais eu d'accident. Ils peuvent rester longtemps sous l'eau, se

déplacer rapidement ou tenir à la surface sans bouger.

La jeune blanche de la maison radio a aussi une autre particularité : elle n'a de relations

sexuelles qu'avec le jeune noir. Après avoir sommeillé elle part à sa recherche. Elle le

caresse un moment puis le renverse sur le dos et se met sur lui. Si le blanc ou l'asiatique

tentent sur elle des attouchements ils reçoivent une correction violente et s'enfuient en

hurlant. Elle n'admet pas plus que les deux autres fillettes s'intéressent au noir. Elle

accourt aussitôt et poursuit la téméraire jusqu'à ce qu'elle puisse la corriger, là aussi très

violemment. Les quatre autres ont des relations sans choix de partenaire. Ils passent

indifféremment de l'un à l'autre, quelquefois face à face, mais le plus souvent à la façon des

chiens.

J'ai conscience de la vulgarité de cette manière de décrire leurs relations, mais je ne sais

pas comment dire autrement. Aucun mot n'est assez neutre dans ces circonstances. Comment faire

comprendre ce que je vois sans choquer. C'est bestial. Mais ils sont parfois tellement humains.

Ils ont des expressions de plaisir pour ne pas dire de bonheur. Il leur arrive d'échanger des

caresses pleines de douceur. Comment dire ces choses sans être impudique puisque ce que je vois

va bien au delà de ce que je pouvais imaginer avant de venir ici. Les jeux sexuels tiennent une

part importante dans leurs journées. Comment pourrait-il en être autrement dans ces prisons où

rien ne change jamais? Ils sont en sécurité, nourris mais livrés à l'ennui. Que pourraient-ils

faire d'autre? Que feraient des adolescents ayant reçu une éducation normale s'ils étaient

coupés du monde dans les mêmes circonstances?

Je viens de feuilleter encore le dossier où Marc range les articles ayant trait aux mauvais

traitements infligés aux enfants. Quelle triste vision de l'humanité! Partout, même dans les

pays riches, des enfants sont soumis aux violences physiques, sexuelles ou psychologiques. On

les bat, on les mutile, on les condamne à l'esclavage. Par millions ! Dans l'indifférence

générale des touristes qui se servent des jeunes qu'on prostitue, et de tous ceux qui achètent

à bas prix les produits réalisés par ces pauvres petits. On les pourchasse, on les emprisonne,

on les abat même comme des chiens enragés. Tous les articles sont illustrés par des

photographies horribles où sont présentées les plaies et les déformations, et, partout, les

regards insoutenables de ces pauvres petits d'hommes martyrisés. Où un enfant maltraité peut-il

trouver un recours? Vers qui aller quand le père et la mère sont les bourreaux? Bien sûr eux-

mêmes ont été la plupart du temps victimes de sévices quand ils étaient enfants. Et les petits

malheureux maltraiteront souvent leurs bébés. Cette chaîne infernale n'aura jamais de fin. Il

n'y a pas que les pauvres qui sont concernés. Tous les milieux sont touchés. Les monstres sont

souvent des notables estimés et reconnus importants par la société.

Que de crimes sont commis qui restent impunis!

Malgré toutes ces monstruosités relatées par la presse, je ne peux excuser les individus qui

ont mis en place l'expérience qui se déroule ici. Elle n'a d'ailleurs plus de raison d'être

puisque les observations ne sont plus expédiées. Aucune conclusion ne sera tirée qui aurait pu

justifier le sort des petits.

Je ne peux pas venir en aide aux malheureux du monde entier, mais ceux qui sont ici mèneront un

jour une vie différente. Je jure de tout faire pour les libérer.

Dès mon retour en France je me mettrai au service des associations qui luttent pour secourir

les enfants. Si tous ceux qui militent pour la conservation du patrimoine, le développement des

loisirs pour les vieux, les soins aux animaux et toutes les autres causes secondaires se

mobilisaient pour protéger les enfants, ils seraient moins nombreux à être martyrisés. Même

s'il existe des monstres, la passivité complice de leur entourage favorise leurs actes. Un

enfant qui meurt après des années de coups a bien dû se plaindre. Une fillette abusée par son

père doit bien manifester sa détresse. Il faut cesser de fermer les yeux.

Je ne rouvrirai pas le dossier de Marc. Je dois garder mon indignation pour sauver les petits

qui sont ici.




L'accident.

Mouna a failli se noyer ce matin. Je jouais au tennis avec Marc lorsque la sonnerie de l'alarme

a retenti.

C'est René, le nouveau, qui était de garde. Il nous a crié :

«  La petite chinoise de la maison télé vient de se noyer. »

Marc a mis en route la musique annonçant la distribution de sucreries. Tous les enfants sont

rentrés dans les maisons. J'ai couru vers Mouna. Elle était sur le sable. Elle respirait. Elle

a ouvert les yeux et m'a regardée. J'ai couru vers la porte. Marc arrivait avec une bouteille

d'oxygène. Mouna s'est relevée. Elle a vomi. Elle s'est approchée de la porte. Elle ne nous

voyait pas mais elle nous sentait peut-être. Elle est restée là longtemps.

Je suis bouleversée de l'avoir tenue dans mes bras.

René nous a dit comment s'est passé l'accident :

«  Ils étaient tous dans l'eau. Je les regardais jouer. Mouna a coulé brusquement. Anton, le

blanc et Noli, la noire l'ont tirée hors de l'eau. Ils sont tous restés autour d'elle jusqu'à

ce que la musique les entraîne à l'intérieur. »

Ce n'est pas la première fois qu'un accident survient. Marc est déjà intervenu sans pouvoir

endormir l'enfant blessé. Il pense que l'oubli de ces intrusions intervient vite.

Mouna a passé le reste de la journée près de la porte. Elle n'a pas mangé à midi. Marc l'a

longuement observée. Il pense qu'elle n'a rien. Elle est plus faible et plus craintive que les

autres. Elle reste toujours à l'écart des jeux violents qui suivent les émissions télé. Ils

prennent souvent une tournure sauvage où tous les coups sont permis. Heureusement ils ne durent

jamais. Rien ne dure avec eux. Ils passent très vite d'une activité à l'autre.

Dans leur maison, la plupart des meubles et beaucoup d'objets usuels sont disposés comme dans

le monde ordinaire. Ils s'installent à table pour manger avec leurs mains dans les assiettes

qu'ils trouvent dans le distributeur. Ils ne rangent jamais rien. Chaque jour, je place les

objets au même endroit ils finissent par accepter cet ordre. La première course ou dispute

renverse tout jusqu'au lendemain. Ils sont parfois capables de rester assis deux minutes en

cercle. Ils semblent parler, puis, brusquement l'un d'eux se lève et tous bondissent et courent

en tous sens. Ils ont parfois, pour un court instant, un comportement semblable à celui des

jeunes de leur âge. Très vite le désordre revient, comme s'ils ne savaient pas pourquoi ils

agissent.

Ils ont un langage simple. Les noms que nous utilisons pour eux sont ceux qu’ils avaient

adoptés. Les deux noirs sont Noli et Tanco, les blancs Véla et Anton, les asiatiques Balou et

Mouna. Ils s'appellent pour jouer et utilisent ces noms pour désigner des objets appartenant à

l'un ou l'autre. Ils ont appris des mots jusqu'à l'âge de sept ans. Depuis, leur vocabulaire ne

s'enrichit plus. Ils font entendre des grognements et des roucoulements qui semblent avoir un

sens dans lesquels viennent se placer des mots connus ou le nom de l'un ou de l'autre. Je vais

tenter de développer leur langage en utilisant la télévision.

Ils sont souvent nus, mais ils aiment aussi s'habiller. Ils s'affublent de pantalons, chemises,

robes et chapeaux qu'ils ont bien du mal à enfiler. C'est un jeu qui ne correspond à aucune

nécessité puisque personne ne leur appris à se vêtir ni pourquoi le faire. Je mesure tout ce

qu'ils devront apprendre, mais je suis déterminée à y consacrer le temps et l'énergie

nécessaire.

Leur vie est agitée. Je reste des heures à les regarder. Ils sont toujours en mouvement. Ils

savent utiliser des outils, pour construire comme pour détruire. Les objets coupants ou pointus

ont été évités. Seuls des outils en bois, caoutchouc ou plastique sont mis à leur disposition.

Ce soir Mouna m'inquiète. Elle n'a pas mangé. Elle s'est couchée à l'écart dans un coin de la

pièce. Elle est toujours la plus calme. Elle passe de longs moments les yeux perdus dans le

vague, rêvant peut-être à un monde meilleur. Elle garde un harmonica avec lequel elle compose

des mélodies douces et simples, inlassablement répétées. C'est le seul instrument de musique

mis à leur disposition qui soit resté. Les autres ont été cassés puis abandonnés. Quand elle ne

s'en sert pas elle va le cacher dans la chambre, à l'abri des autres.

Ici chaque enfant est original. Ils ont tous une identité. L'ouverture apportée par la télé a

permis le développement d'aptitudes et de goûts différents. Quand je pense qu'ailleurs on parle

d'identité culturelle pour enfermer dans un même moule des gens nés ou vivant au même endroit

je mesure la stupidité de cette notion. Chacun parvient ici à être différent malgré la

promiscuité et l'enfermement, alors, pour les humains libres, les différences sont forcément

considérables. Seuls les racistes peuvent croire à des ressemblances qui enfermeraient dans des

groupes caractérisés par des habitudes alimentaires ou gestuelles.

Véla est grande, mince et blonde. C'est une superbe jeune fille. Elle adore le mouvement. C'est

aussi la plus gourmande et la plus sensuelle.

Noli est plus menue encore que Mouna, mais elle est moins réservée. C'est la plus adroite. Elle

tresse des bouts de ficelle, assemble des tissus et des lainages, s'habille et se déshabille en

permanence pour le plaisir. Elle sait boutonner ses gilets, remonter les fermetures éclair,

nouer les rubans alors que les autres portent leurs vêtements ouverts. Elle passe de longs

moments devant le miroir encastré dans le mur à essayer des combinaisons vestimentaires.

Balou est menu mais d'une extrême vivacité. C'est le plus adroit dans les jeux. Il en est

l'organisateur. C'est presque toujours lui qui propose une activité commune, ou plutôt, c'est

autour des jeux qu'il pratique que les autres se rassemblent. Il sait se faire respecter. Les

autres le craignent malgré sa petite taille.

Tanco, grand, mince, est le moins adroit et le moins fort des garçons. Il est le dernier, celui

qui laisse gagner les autres. Il réussit peu de choses mais rit toujours.

Anton est une force de la nature. Une vraie boule de muscles. Il fonce partout comme un

taureau. C'est pour cela que Balou parvient toujours à le vaincre. Son domaine à lui c'est

l'eau. Il y passe des heures. Il nage sur le ventre comme sur le dos ou même debout. Il plonge

et reste sous l'eau un temps infini. Il mange souvent des crustacés et même des poissons qu'il

attrape. Il utilise un casse noix pour vider les pinces des crabes. Marc m'a raconté cet

apprentissage. Voyant qu'ils ne parvenaient pas à déguster le produit de leurs pêches, il

s'était fait filmer avec un casse noix écrasant les coquilles des mollusques et les pinces des

crabes. Il avait projeté plusieurs fois cette séquence qu'ils regardaient avec le même intérêt

que les autres images. Anton avait été le seul à reproduire le geste. Il s'e sert toujours de

son outil depuis. Lorsqu'il le perd il s'adapte immédiatement au nouveau modèle trouvé dans la

maison, même s'il est différent. Les autres se sont finalement mis à l'imiter.


Marc a cité quelques autres exemples. La difficulté majeure est qu'ils

transposent très mal dans leur vie ce qu'ils voient à l'écran. Seules les démonstrations liées

à leurs préoccupations immédiates ont une chance de réussir. Ils avaient appris à se servir de

cuillères et fourchettes, mais ils les abandonnent de plus en plus pour s'alimenter avec les

mains.

C'est la même chose pour les jeux. Quand ils avaient cinq ou six ans ils répétaient puis

adaptaient les jeux présentés à la télévision. Ce sont maintenant toujours les mêmes activités

qui reviennent. On dirait que la période de découverte est passée, que leur curiosité a

disparu. Comme les adultes du monde ordinaire ils restent enfermés dans leurs habitudes.

L’attaque.

Cette nuit a été très agitée. Jean, qui était de garde, a vu sur le radar apparaître un bateau.

Il n'est pas rare qu'on aperçoive des pêcheurs, mais ce bateau-là s'est immobilisé assez loin

de l'île. Il a mis en marche le groupe électrogène pour que les projecteurs illuminent tout le

terrain. Pendant que Jacques et Alain embarquaient sur le bateau, Jean et René partaient

patrouiller à pied. Marc et moi sommes restés sur la terrasse, en liaison radio avec les

autres. J'ai compris pourquoi ces hommes étaient recrutés parmi des combattants expérimentés.

Le bateau suspect s'est rapproché tout en restant hors de portée des armes de Marc.

Jacques dit :

«  Un canot franchit les récifs. Alain vient de le couler avec la mitrailleuse. »

Au même moment René annonçait :

«  Un zodiaque approche. »

Dans la lumière du projecteur que je faisais pivoter je découvrais un troisième canot. Alors

que Jacques contournait la pointe pour l'intercepter une rafale atteignit leur bateau. Il nous

rassura:

«  Tout va bien. On vient de l'éperonner. Alain balance des grenades là où il a coulé. Nous

continuons le tour. "

Des rafales annonçaient en même temps qu'Alain et René rencontraient eux aussi les pirates.

«  On les a coulés. Rien ne bouge. On a dû avoir les gars » dit Alain.

Marc ordonna aux deux équipes de revenir à l'embarcadère. Une rafale de mitrailleuse fut alors

tirée depuis le bateau des pirates qui s'éloigna aussitôt.

Comme je m'étonnais de ne pas avoir vu Tchan, Marc éclata de rire :

«  Il a une peur bleue de toute violence. Il était tellement dangereux avec une arme qu'on a

préféré se passer de lui. Il doit être enfermé à clé dans sa chambre avec son oreiller sur la

tête. »

«  Et les enfants? Ils doivent être affolés. »

«  Vous pouvez aller voir. J'ai mis la radio en route. Elle aura couvert les bruits de la

bataille. »

Tous étaient allongés tranquillement dans les deux premières maisons. Certains dormaient. Dans

la maison nature c'était bien différent. Les enfants regardaient la porte donnant sur

l'extérieur. Ils étaient serrés les uns contre les autres. Ils sont restés plus d'un quart

d'heure immobiles puis ils se sont mis à marcher, ils se sont bousculés en poussant des petits

cris puis ils se sont allongés finissant par s'endormir.

Le groupe électrogène a continué de fonctionner toute la nuit permettant d'illuminer l'île.

L'électricité, habituellement fournie par trois grandes éoliennes qui tournent sur la pointe,

est consommée en trop grande quantité par le dispositif d'alerte.

Personne n'a fermé l'oeil jusqu'au lever du jour. La surveillance est restée renforcée. Tous

pensaient que des intrus avaient pu débarquer. C'est la troisième attaque de l'année.

L'organisation et les moyens étaient très supérieurs aux deux précédentes d'après ce que dirent

les hommes au cours de la réunion qui suivit leur retour. Ils pensent que ce sont les mêmes qui

ont tiré profit des tentatives précédentes. Ils ont ri quand j'ai demandé :

«  Qui étaient-ils? »

« Des pirates » a dit Marc « comme on en voit dans les films d'aventure et comme il en existe

dans les mers bordant les pays pauvres. Ils pillent les embarcations marchandes et, quand ils

le peuvent, les yachts et autres bateaux de plaisance qui s'aventurent dans leurs eaux. »

«  Et que fait la police? »

«  Rien. Dans ces pays elle n'a pas les moyens de contrôler la mer, pas plus que la terre

d'ailleurs. Nous avons renoncé à demander de l'aide. Nous sommes trop loin. S'ils venaient ils

en profiteraient pour mettre leur nez partout. Les policiers sont aussi dangereux que les

pirates dans ces régions. »

«  Et les morts? »

«  Personne ne les réclamera. »


Au lever du jour, Jean, Alain et René sont allés faire le tour de l'île. Une rafale venant de

la pointe nous apprit que tout ne se passait pas bien.

Alain nous annonça aussitôt :

«  Jean a pris une bastos dans le bras. C'est juste une éraflure. On a eu le tireur. On en

ramène un autre. »

Ils sont revenus avec un gamin d'une quinzaine d'années, grelottant de peur, et saignant du nez.

«  Il dit qu'il y avait trois canots. Ils étaient trois dans chacun. Un des trois s'est noyé,

l'autre nous a tiré dessus. C'est celui que René a eu. On a tout vérifié. Il n'y a personne.

Les requins feront le nettoyage. »

Le jeune prisonnier pleurait doucement. Ses larmes se mêlaient à son sang. Marc l'a soigné

après avoir pansé le bras de Jean. Il remerciait et demandait qu'on lui laisse la vie. Il

parlait en espagnol. Il jurait qu'il ne recommencerait jamais.

En fin d'après-midi l'hélicoptère de Limard atterrit. Il apportait de l'essence, de la

nourriture ainsi que les diverses commandes des uns et des autres. Il repartit aussitôt avec le

prisonnier solidement attaché.

J'ai passé plus d'une heure à essayer mes acquisitions. Je ne me reconnais pas. Il y a eu au

moins huit morts, deux blessés, les enfants ont été terrorisés... et je fais des essayages !


Marc est exceptionnel. Cette nuit il était vraiment un chef. Il n'a jamais perdu son sang

froid. Ses ordres étaient indiscutables. Ces brutes guerrières lui obéissaient comme à l'un des

leurs. La femme qui l'a laissé n'avait aucun sens de la valeur des hommes.

Jean monte la garde. Les autres doivent dormir. Je n'ai pas sommeil. Je retrouve Marc au

travail devant ses fiches. Il me propose d'aller prendre l'air. Nous marchons jusqu'au bout de

l'île, derrière les arbres qui cachaient les pirates cette nuit. Nous nous allongeons sur le

sable. Je ne sais comment je me retrouve dans ses bras. Je me donne à lui comme si j'avais

vingt ans. J'ai vingt ans. Nous sommes seuls au monde sous des arbres tropicaux. Les vagues de

l'océan nous bercent et nous protègent.

Je l'aime.

C'est lui qui rompt le silence le premier. J'attendais des mots d'amour et il me dit simplement:

«  Ne t'inquiète pas. Après la naissance de ma fille je me suis fait faire une vasectomie. Nous ne voulions plus d'enfants. C'était plus simple que de faire prendre la pilule à ma femme

pendant des années. »

Je n'avais même pas pensé que nous pourrions...La contraception ne nous était pas nécessaire

puisque nous ne pouvions pas avoir d'enfants avec mon mari.

Nous sommes restés longtemps allongés main dans la main, puis nous sommes revenus, comme si

rien ne s'était passé.

Me voilà la maîtresse de celui qui dirige cette inhumaine expérience que j'ai juré

d'interrompre. Et je suis heureuse. J'ai changé. Cette vie hors de tout me transforme.

Arriverai-je un jour à admettre comme normal ce qui se passe ici? Accepterai-je que ces pauvres

enfants ne connaissent pas d'autre vie? Je sais que non. Je vais entraîner Marc. Il m'aidera à

les sauver.

La porte faisant communiquer nos appartements reste ouverte. Marc vient de me rejoindre tout

naturellement. Nous passons notre première nuit ensemble. Je suis bien, apaisée, heureuse.

Mouna.

Mouna m'inquiète. Elle ne joue plus depuis son accident. Elle reste de longs moments près de la

porte. Chaque jour je la vois suivre mes traces comme le ferait un chien. Leur odorat semble

très développé. Elle flaire tous les objets que j'ai touchés, puis les prend et les emporte.

Dès qu'un garçon l'approche elle le repousse, le menace et le griffe. Elle n'appréciait déjà

pas beaucoup les jeux sexuels, maintenant elle les refuse complètement.

Je voudrais tant pouvoir la garder avec moi. Elle est si sensible. Je suis sûre qu'elle

oublierait sa vie de prisonnière. Je veux en faire une jeune fille comme les autres.


Parce que cela me gêne toujours, je n’ai rien écrit sur la façon dont les jeunes de la maison

télé ont des relations sexuelles. Ils se comportent chaque jour de la même manière, l’après-

midi lorsqu’ils ont mangé et somnolé un moment et le soir quand ils se retrouvent dans la

chambre. Ils commencent par des caresses, de la bouche et des mains, tous ensemble, puis

accomplissent l’acte sexuel indifféremment avec l’un ou avec l’autre des partenaires du sexe

opposé. Ils recommencent souvent avec le ou la même ou avec un ou une autre. Il arrive même

qu’ils fassent l’amour avec un partenaire tout en en caressant ou en embrassant un autre. Ils

s’endorment ensuite rassemblés, confiants et détendus. Je suis choquée de ces ébats tout en

comprenant qu’il s’agit bien là de relation humaine, d’affection, de recherche de l’autre. Ces

moments sont très différents de ce qui se passe dans les maisons nature et radio. En fait c’est

le côté collectif qui me choque. J’accepterais mieux ces comportements vécus par des couples.

L’image de la famille et de toute la société dans lesquelles j’ai vécu m’empêche d’accepter ces

pratiques.

Mouna participait toujours aux phases préliminaires des caresses mais elle essayait la plupart

du temps de ne pas achever l’acte sexuel. Si cela lui arrivait, c’était toujours avec Balou, le

jeune asiatique. Depuis l’accident, elle reste dans un coin de la pièce et s’endort seule.


Véla, la jeune blanche, est la seule à avoir des besoins supplémentaires. Chaque matin elle

amène l’un ou l’autre des garçons à lui faire l’amour. Elle s’approche de celui qui est calme,

le plus souvent Tanco, le jeune noir, et le caresse jusqu’à ce qu’il soit prêt à la satisfaire.

Je comprends ce qu’un tel comportement peut avoir d’excitant pour les hommes qui assurent la

surveillance tout en n’excusant pas la brute chassée pour avoir violé cette pauvre petite.

Comment, après avoir vécu ainsi, ces jeunes pourront-ils s’adapter à une vie normale ? Il

faudra du temps, beaucoup de tendresse et une éducation adaptée pour les amener à vivre

autrement. J’ai du mal à l’admettre, mais si j’excepte Mouna, je dois reconnaître qu’ils ont

l’air heureux dans ces moments-là.

Jacques doit se douter de l’évolution de mes relations avec Marc. Nous étions à la pêche hier

et il ne m’a pas parlé des projets d’évasion.

Limard vient d’annoncer par radio que le jeune prisonnier avait disparu de chez lui. Il ne

l’avait donc pas remis à la police. Je ne sais pas où nous sommes, mais les lois n’ont pas

l’air d’être celles d’un pays de droit. Peut-être l’argent permet-il l’achat des complicités.

Rien ne manque ici. Les hélicoptères comme les bateaux doivent représenter de belles sommes.

Limard seul doit connaître les intermédiaires et peut-être même les responsables du système.

Je ne sais plus où j’en suis. M’enfuir c’est perdre Marc. Révéler ce qui se passe ici c’est

risquer de le faire emprisonner. Je ne veux pas que les enfants continuent à vivre ici. Il faut

que je parvienne à convaincre Marc de mettre fin à l’expérience. Nous tenterons ensemble de

rééduquer les enfants.

Mouna va mourir.

Elle ne s’alimentait plus depuis plusieurs jours. Elle restait prostrée dans la chambre ne

regardant même plus la télévision. Ce matin nous sommes allés la chercher avec Marc. Elle est

là, près de moi, allongée sur le lit de l’infirmerie. Sa maigreur est inquiétante. Comme elle

tentait de s’enfuir, nous avons dû attacher ses poignets et ses chevilles. Elle se contracte et

geint quand j’approche ma main pour la caresser ou essuyer son front. Á chacun de ses réveils

elle se débat et tente de défaire ses liens. Marc n’a diagnostiqué aucune maladie. Elle n’est

pas fiévreuse. Elle se laisse mourir. La perfusion semble lui faire du bien, mais il faut

qu’elle accepte de s’alimenter.

J’ai passé la nuit près de Mouna. Elle semble s’habituer à moi et accepter ma présence. Elle ne

fuit plus ma main. Elle écoute mes paroles sans tenter de répondre. Elle dort beaucoup. Je

mange devant elle pour la tenter mais elle refuse obstinément d’ouvrir la bouche.

Pendant qu’elle dormait ce matin, je suis allée faire ma toilette. Je l’ai entendue geindre.

Dès que je suis entrée elle s’est tue ; son visage s’est détendu ; son visage s’est éclairé.

Elle est de plus en plus faible. Marc craint qu’elle en meure.

C’est fini pour Mouna.

Elle est morte cette nuit pendant que je dormais près d’elle. Je n’ai rien entendu. Marc est

bouleversé lui aussi. Il faut que je parvienne à le convaincre de mettre fin à tout ça.

J’ai refusé qu’on jette le corps de Mouna à la mer. Nous l’avons enterrée dans le petit bois.

Les autres enfants de la maison télé n’ont pas changé leur manière de vivre. L’un ou l’autre

dit parfois : « Mouna ? Mouna ? » sans attirer d’intérêt particulier de ses compagnons.

Depuis la mort de Mouna, Marc n’est plus venu me rejoindre le soir. Il doit se sentir coupable.

J’aimerais le réconforter, mais j’ai décidé de rester distante comme si, moi aussi, je le

tenais pour responsable de cette mort. Je veux le convaincre de cesser l’expérience. Il faut

que nous tentions de rééduquer ces pauvres petits. Je voudrais tant lui dire mon amour. Je m’en

veux de l’abandonner dans un moment si difficile mais je dois sauver les enfants. Alors nous

serons heureux. Nous ne sommes plus amants, même plus amis. La confiance qui nous unissait

avant que je ne sois sa maîtresse n’existe plus. Je surprends parfois son regard triste. Comme

il doit souffrir ! Je ne dois pas céder. Cette horrible expérience doit être interrompue.

Limard est revenu au début de la nuit. Il n’était pas seul. Une fois par trimestre Il amène six

filles pour une nuit. Même Jacques ne m’avait jamais parlé de ces moments. Je n’ai pu

m’empêcher de les regarder arriver par l’entrebâillement de la porte. Elles sont plutôt jolies

et tellement jeunes. Les imaginer avec ces vieux soudards m’attriste. Elles n’avaient l’air ni

effrayées ni dégoûtées en rencontrant les hommes sur la galerie. Elles riaient même

joyeusement. Le son de la musique et le bruit des verres et des conversations n’a pas duré

longtemps. Le calme est revenu quand les chambres se sont fermées. Marc assurait la garde

pendant que Limard se reposait dans sa chambre. L’hélicoptère a emporté les filles avant le

lever du jour.

Y en avait-il une pour Marc les fois précédentes ? Je n’éprouve pas de jalousie, mais ces

pauvres filles ne peuvent être que des victimes, alors l’idée que Marc aurai pu…non ! Je suis

certaine qu’il ne l’a pas fait.

Comme je m’étonnais de l’imprudence commise en les amenant ici, Marc m’a dit qu’elles étaient

recrutées en divers endroits de la région sans savoir où elles allaient. La nuit choisie était

particulièrement sombre pour qu’elles ne puissent rien voir. Il m’a décrit la vie misérable de

nombreux enfants du pays. Abandonnés très tôt par leurs familles ou partant d’eux-mêmes ils

vivent en bandes, dormant sur les trottoirs. La mendicité et le vol les aident à survivre. Très

tôt la prostitution devient un moyen de recevoir un peu d’argent. Des européens viennent

jusqu’ici pour abuser d’eux. La prison, la maladie et la mort accidentelle ou violente mettent

un terme à ces courtes vies. Il insiste sur le fait qu’auprès d’eux vivent de riches familles

dont les enfants ne manquent de rien.

Il conclut que les humains sont de animaux terribles pour les plus faibles d’entre eux et que

l’acceptation de telles misères procède du même mépris des hommes que l’expérience menée sur

l’île.

L’un n’excuse pas l’autre. Pourquoi les enfants doivent-ils souffrir des erreurs des adultes ?

Ce sont toujours eux qu’on abandonne d’abord. Comme les chats ou les chiens devenus gênants,

les petits subissent les violences du bout de la chaîne humaine.

Marc a-t-il perçu mes doutes ? Il m’a dit que lors des passages des prostituées il assurait

toujours la garde. J’étais sûre qu’il ne pouvait se comporter comme les mercenaires méprisant

la vie des autres. Je suis déçue que Jacques accepte de se livrer à ces orgies. J’ai souvent lu

les débordements des soldats et des marins partout dans le monde. Depuis toujours on banalise

l’esclavage des pauvres femmes livrées à la satisfaction des besoins sexuels des hommes. J’ai

vu des politiciens et des écrivains étaler fièrement à la télévision leurs souvenirs de virées

dans des bordels. Ces aveux n’étaient suivis d’aucune poursuite pénale. Comme si c’était

naturel et banal. Je veux croire que certains hommes respectent la liberté et l’intégrité des

autres humains, fussent-elles des femmes.

Je suis ici depuis deux mois et demi. J’ai beaucoup appris en si peu de temps. Je ne regrette

pas d’être venue. J’ai connu Marc. Je suis toujours décidée à sauver les pauvres petits. Je ne

pourrai plus jamais me désintéresser de ce que subissent les enfants, où que ce soit dans le

monde. Dès que je serai sortie de cette île je militerai dans des organisations d’aide aux

enfants.

Il y a eu une bagarre entre Edouard et René, le nouveau. Edouard a reçu un coup de poignard

dans le bras. Il se moquait de René pour qui la nuit avait dû être bien triste faute de

garçons. Il ajoutait que la fille avait bien dormi dans sa chambre de pédé. Sans un mot en

réponse, le poignard est venu se planter dans le bras levé évitant à la lame de pénétrer dans

la poitrine visée. Ces deux là se haïssent. Tous ces mercenaires sont déséquilibrés. Tout leur

est prétexte à dispute. Ils se mesurent sans arrêt aux cartes comme au tennis ou à la nage. Ils

comparent de façon permanente leurs performances et leurs campagnes. Au début, quand j’étais

présente ils se surveillaient. Maintenant ils étalent leurs faits d’armes, tueries et pillages.

Il doit y avoir une part de vrai dans ces affabulations de vieux adolescents pervers.

Les enfants de la maison nature deviennent de plus en plus violents. Un combat a opposé les

deux blancs au cours du repas. Le garçon a été cruellement mordu à l’épaule. Il est resté dans

un coin, geignant et léchant sa plaie. Marc était près de moi quand j’ai vu la scène. Il a

affirmé que la blessure était sans gravité. Ce genre de lutte a lieu chaque fois que la

hiérarchie est mise en cause. Après quelques affrontements un nouvel ordre s’installe ou

l’ancien se trouve conforté. J’ai reproché à Marc de ne pas intervenir, ironisant même sur ces

médecins qui assistent immobiles à des scènes de violence et qui ne soignent même pas les

blessés. Il a dit doucement : « tu sais bien que je ne peux pas. Mon intervention apporterait

encore plus de trouble. » Alors qu’il quittait la pièce il s’est retourné pour me dire : « j’ai

besoin de toi. Aide-moi. »

Je viens de pleurer longtemps. Je ne sais plus ce que je dois faire. Je l’aime. Je voudrais lui

éviter de souffrir. Mais les enfants doivent être sauvés.

Ai-je choisi la bonne méthode ?

Cèdera-t-il à la pression ?

Je devrais être avec lui ? Cette décision me libère. Nous devons agir ensemble.

Ce matin c’est dans la maison radio qu’il y a eu un combat alors que j’observais les enfants.

Le jeune asiatique avait suivi la petite noire à l’intérieur du bâtiment pendant que les autres

se baignaient. Ils ont été surpris par la blanche alors qu’ils s’accouplaient. Elle a poussé un

hurlement, jeté le garçon au sol et s’est mise à rosser la petite. Elle l’empêchait de

s’enfuir, la mordait, la frappait des poings et des pieds, la griffait… Cette scène était si

violente que j’ai déclenché les gaz soporifiques. Je suis allé chercher Marc au bateau. Il m’a

dit combien ces gaz pouvaient être dangereux par leur répétition. Á notre arrivée, les trois

petits se réveillaient. Ils sont sortis comme si rien ne s’était passé. La jeune noire a

longtemps léché ses écorchures.

Quand pourrai-je les sortir de cet enfer ?


Je suis allée à la pêche avec Jacques. Alors que je lui demandais s’il pensait

toujours à quitter l’île, il m’a dit que c’était trop risqué. Il préfère attendre sa

libération.

Il se méfie de moi. Ils ont tous deviné ma relation avec Marc. Avant Jacques plaisantait.

Il me faisait même la cour. Je le trouve beaucoup plus réservé. Alors que je lui demandais

s’il ne trouvait pas avilissant d’avoir des relations avec des femmes obligées de subir,

il a rétorqué : « et coucher avec un vieux parce qu’il est le chef, ce n’est pas

avilissant ? » Il s’est aussitôt excusé, me disant que c’était parce que je l’avais vexé

qu’il avait si mal réagi. Il m’a alors affirmé qu’après son refus lors de la première

venue des femmes, celle qui lui revenait avait circulé de chambre en chambre, passant de

l’un à l’autre. Les fois suivantes il n’avait plus eu de scrupule. « On change ici. » Il a

même plaisanté : « c’est de votre faute. Si vous aviez accepté … » ;

Marc part dans trois jours. Il va suivre un stage médical d’une semaine aux Etats-Unis. Il

consacrera une semaine supplémentaire à un stage informatique. Il m’a confirmé le départ

de Jacques, dépassé par les progrès réalisés en informatique depuis son arrivée. Il m’a

demandé de ne pas lui en parler.

Ces deux semaines sans Marc vont être difficiles à supporter. Je vais aussi avoir la

responsabilité entière de la santé des enfants, même si Limard, qui remplace Marc, m’a

assuré qu’il contacterait rapidement un médecin en cas de nécessité. Je ne pourrai mener

longtemps cette vie. J’espère que Marc reviendra décidé à sauver les enfants.

Nous ne nous sommes pas quittés au cours des deux jours précédant son départ. Il est si

tendre, tellement attentionné. Malgré ses cinquante et un ans il a un corps de jeune

homme. Un corps de sportif accompli. Comme je l’aime !

Limard est dans le bureau de Marc. Je suis seule. J’aimerais tellement accompagner l’homme

dont je n’aurais pas osé rêver, celui que j’aurais pu ne jamais connaître. Que serait ma

vie si j’étais restée dans ma maison trop grande ?

J’ai accompagné Marc jusqu’au bateau. Il a contourné la pointe de l’île avant d’emprunter

lentement la passe et de filer vers l’est. Je vais consacrer mon temps aux enfants.

Limard reste enfermé. Il ne sort même pas pour manger avec les autres. Les hommes en

profitent pour abandonner les postes de surveillance. Que se passerait-il si nous étions

attaqués ? Ils se désintéressent de leur travail. Même Jacques passe de longues heures

dans le Zodiaque. Je prends moi aussi mon repas dans mon appartement. Je ne veux pas me

retrouver seule avec les gardes.

La tempête.

Jacques est parti !

Ce matin, comme d’habitude, il a sorti le Zodiaque. Je l’ai vu charger beaucoup de

matériel sur le bateau. Je me demandais pourquoi il agissait ainsi. Le petit bateau reste

toujours à l’intérieur du lagon. Il a franchi la passe et disparu dans la direction

choisie par Marc. Paul, qui était de garde, a déclenché le signal d’alarme. Limard et

Edouard sont partis vers l’hélicoptère. Je suis montée sur la terrasse, avec les quatre

hommes restant. Même Tchou était là. Paul a dit que le radar était en panne. Jacques a dû

le saboter. Il n’aura plus qu’à le réparer lorsque Limard le ramènera.

J’accompagne René jusqu’à l’hélicoptère qui ne décolle pas. Lui aussi a été saboté.

Jacques a bien préparé sa fuite.

Limard nous annonce qu’il va faire intercepter le Zodiaque par des amis qu’il va contacter

par radio. Ils donneront à Marc le nécessaire pour les réparations.

La radio est inutilisable. Jacques a pensé à tout. Il savait qu’il nous laissait tous à la

merci des voleurs. Ce comportement est monstrueux. Sans bateau ni hélicoptère, la défense

serait impossible.

Sept jours à attendre le retour de Marc !

Et si un enfant est malade ? J’en veux beaucoup à Jacques. Si seulement je l’avais informé

de son prochain départ. Il m’avait convaincue qu’il ne pensait plus à s’enfuir.

Limard a trouvé une lettre dans la chambre de Jacques.

Annie,

J’aurais préféré partir avec vous.

Tant pis.

Je regrette pour vous et pour les enfants, mais je ne suis pas sûr qu’ils seraient heureux

de découvrir le monde. Dès que je serai en sécurité je me mettrai en rapport avec les

responsables de mon emprisonnement. Je ne dirai rien si j’obtiens ce que je veux. Ça va

leur coûter cher. Très cher.

Vous auriez été riche vous aussi si voua aviez voulu…

Adieu.

Jacques.

Limard m’a pressée de question sur la destination de Jacques, sur ce qu’il avait emporté…

Il me prend pour sa complice. C’est vrai que la lettre peut le laisser croire. Je ne

parviens pas à le convaincre du contraire.

Le vent devient fort. Au large la mer se creuse. Une tempête arrive. Je rejoins les hommes

sur la terrasse. Tous pensent que Jacques a très peu de chances de s’en sortir avec un

aussi petit bateau.

Limard emmène deux hommes pour l’aider à amarrer l’hélicoptère.

D’un seul coup le ciel est noir. Les enfants rentrent dans les maisons. Je ferme les

portes. Le vent est d’une incroyable violence. Les vagues franchissent les récifs et

déferlent sur l’île. Pourvu que Jacques ait eu le temps de gagner une côte. Je ne souhaite

pas sa mort malgré la lâcheté de son comportement. La pluie s’abat pendant plus d’une

heure en noyant tous les bruits. On ne voit pas à deux mètres.

Brusquement tout s’arrête. J’accompagne les hommes jusqu’à l’hélicoptère. Le sol est

jonché de branches. Deux arbres ont été cassés par le vent. L’appareil n’a pas subi de

dégâts apparents. Limard affirme qu’il fallait au moins cinq heures à Jacques pour

atteindre la côte. Il a sûrement affronté la tempête. Il rit quand je lui fais remarquer

que le bateau est insubmersible. Il affirme qu’après avoir tenté de remonter après les

premiers chavirages, aucun homme n’aurait assez de forces pour résister à une telle mer

alors que les vivres et l’eau ont été emportées


La radio est inutilisable. Jacques a pensé à tout. Il savait qu’il nous laissait

tous à la merci des voleurs. Ce comportement est monstrueux. Sans bateau ni hélicoptère, la

défense serait impossible.

Sept jours à attendre le retour de Marc !

Je suis allée à la pêche avec Jacques. Alors que je lui demandais s’il pensait toujours à

quitter l’île, il m’a dit que c’était trop risqué. Il préfère attendre sa libération.

Il se méfie de moi. Ils ont tous deviné ma relation avec Marc. Avant Jacques plaisantait. Il me

faisait même la cour. Je le trouve beaucoup plus réservé. Alors que je lui demandais s’il ne

trouvait pas avilissant d’avoir des relations avec des femmes obligées de subir, il a

rétorqué : « et coucher avec un vieux parce qu’il est le chef, ce n’est pas avilissant ? » Il

s’est aussitôt excusé, me disant que c’était parce que je l’avais vexé qu’il avait si mal

réagi. Il m’a alors affirmé qu’après son refus lors de la première venue des femmes, celle qui

lui revenait avait circulé de chambre en chambre, passant de l’un à l’autre. Les fois suivantes

il n’avait plus eu de scrupule. « On change ici. » Il a même plaisanté : « c’est de votre

faute. Si vous aviez accepté … » ;


Marc part dans trois jours. Il va suivre un stage médical d’une semaine aux Etats-Unis. Il

consacrera une semaine supplémentaire à un stage informatique. Il m’a confirmé le départ de

Jacques, dépassé par les progrès réalisés en informatique depuis son arrivée. Il m’a demandé de

ne pas lui en parler.

Ces deux semaines sans Marc vont être difficiles à supporter. Je vais aussi avoir la

responsabilité entière de la santé des enfants, même si Limard, qui remplace Marc, m’a assuré

qu’il contacterait rapidement un médecin en cas de nécessité. Je ne pourrai mener longtemps

cette vie. J’espère que Marc reviendra décidé à sauver les enfants.

Nous ne nous sommes pas quittés au cours des deux jours précédant son départ. Il est si tendre,

tellement attentionné. Malgré ses cinquante et un ans il a un corps de jeune homme. Un corps de

sportif accompli. Comme je l’aime !

Limard est dans le bureau de Marc. Je suis seule. J’aimerais tellement accompagner l’homme dont

je n’aurais pas osé rêver, celui que j’aurais pu ne jamais connaître. Que serait ma vie si

j’étais restée dans ma maison trop grande ?

J’ai accompagné Marc jusqu’au bateau. Il a contourné la pointe de l’île avant d’emprunter

lentement la passe et de filer vers l’est. Je vais consacrer mon temps aux enfants.

Limard reste enfermé. Il ne sort même pas pour manger avec les autres. Les hommes en profitent

pour abandonner les postes de surveillance. Que se passerait-il si nous étions attaqués ? Ils

se désintéressent de leur travail. Même Jacques passe de longues heures dans le Zodiaque. Je

prends moi aussi mon repas dans mon appartement. Je ne veux pas me retrouver seule avec les

gardes.

La tempête.

Jacques est parti !

Ce matin, comme d’habitude, il a sorti le Zodiaque. Je l’ai vu charger beaucoup de matériel sur

le bateau. Je me demandais pourquoi il agissait ainsi. Le petit bateau reste toujours à

l’intérieur du lagon. Il a franchi la passe et disparu dans la direction choisie par Marc.

Paul, qui était de garde, a déclenché le signal d’alarme. Limard et Edouard sont partis vers

l’hélicoptère. Je suis montée sur la terrasse, avec les quatre hommes restant. Même Tchou était

là. Paul a dit que le radar était en panne. Jacques a dû le saboter. Il n’aura plus qu’à le

réparer lorsque Limard le ramènera.

J’accompagne René jusqu’à l’hélicoptère qui ne décolle pas. Lui aussi a été saboté. Jacques a

bien préparé sa fuite.

Limard nous annonce qu’il va faire intercepter le Zodiaque par des amis qu’il va contacter par

radio. Ils donneront à Marc le nécessaire pour les réparations.

Si un enfant est malade ? J’en veux beaucoup à Jacques. Il m’avait convaincue qu’il ne pensait

plus à s’enfuir.

Limard a trouvé une lettre dans la chambre de Jacques.

Annie,

J’aurais préféré partir avec vous.

Tant pis.

Je regrette pour vous et pour les enfants, mais je ne suis pas sûr qu’ils seraient heureux de

découvrir le monde. Dès que je serai en sécurité je me mettrai en rapport avec les responsables

de mon emprisonnement. Je ne dirai rien si j’obtiens ce que je veux. Ça va leur coûter cher.

Très cher.

Vous auriez été riche vous aussi si vous aviez voulu…

Adieu.

Jacques.

Limard m’a pressée de question sur la destination de Jacques, sur ce qu’il avait emporté… Il me

prend pour sa complice. C’est vrai que la lettre peut le laisser croire. Je ne parviens pas à

le convaincre du contraire.

Le vent devient fort. Au large la mer se creuse. Une tempête arrive. Je rejoins les hommes sur

la terrasse. Tous pensent que Jacques a très peu de chances de s’en sortir avec un aussi petit

bateau.

Limard emmène deux hommes pour l’aider à amarrer l’hélicoptère.

D’un seul coup le ciel est noir. Les enfants rentrent dans les maisons. Je ferme les portes. Le

vent est d’une incroyable violence. Les vagues franchissent les récifs et déferlent sur l’île.

Pourvu que Jacques ait eu le temps de gagner une côte. Je ne souhaite pas sa mort malgré la

lâcheté de son comportement. La pluie s’abat pendant plus d’une heure en noyant tous les

bruits. On ne voit pas à deux mètres.

Brusquement tout s’arrête. J’accompagne les hommes jusqu’à l’hélicoptère. Le sol est jonché de

branches. Deux arbres ont été cassés par le vent. L’appareil n’a pas subi de dégâts apparents.

Limard affirme qu’il fallait au moins cinq heures à Jacques pour atteindre la côte. Il a

sûrement affronté la tempête. Il rit quand je lui fais remarquer que le bateau est

insubmersible. Il affirme qu’après avoir tenté de remonter après les premiers chavirages, aucun

homme n’aurait assez de forces pour résister à une telle mer alors que les vivres et l’eau ont

été emportées.

Quand Tchou m’apporte mon repas, je pense que les enfants n’ont eu ni radio ni télé ce matin.

C’était le travail de Jacques. Ils doivent être bouleversés. J’ouvre les portes de leur

chambre. Les petits de la maison nature et radio se précipitent vers la mer pour ramasser les

crustacés et les coquillages. L’heure du repas est passée pour eux aussi.

Dans la maison télé les enfants sont serrés les uns contre les autres. Ils regardent fixement

l’écran. Je ne connais pas le fonctionnement des appareils. Limard est aussi incompétent que

moi. Nous parvenons enfin à mettre la radio en service dans les maisons. Les petits de la

maison télé acceptent de sortir. Ne pouvant plus les surveiller depuis la salle de contrôle, je

vais devoir passer beaucoup de temps dans la galerie du bas. Certaines parties restent hors de

vue des judas ouverts dans les portes. L’inconscience de Jacques a des conséquences qui peuvent

être graves


Limard est complètement perdu. Il répète : « que va-t-il se passer ? Comment vais-je partir ? »

Dès que je l’ai quitté il a fermé sa porte à clé.

Les hommes se sont tus en me voyant arriver sur la terrasse. Que préparent-ils ?

Tchou est le seul à continuer son travail. Les repas sont toujours très bons.

La vie a repris dans les maisons nature et radio. Les enfants de la maison télé sont

malheureux. Ils viennent souvent s’asseoir devant l’écran noir. Ils restent silencieux et

immobiles puis repartent vers la mer. Ils ne jouent plus. Ils s’agressent en permanence.

Que puis-je faire pour les aider ?

Les gardes ne surveillent plus. Ils ont forcé Tchou à ouvrir ses réserves. Chacun a emporté

plusieurs bouteilles d’alcool.

Les enfants sont rentrés à l’heure du repas. La tendresse des autres soirs a disparu de la

maison télé. Leurs activités sexuelles s’interrompaient souvent. Ils se sont endormis serrés

les uns contre les autres.

Ce matin, quand j’ai ouvert les portes, tous les petits sont sortis joyeusement. Les jeux ont

même repris dans la maison télé jusqu’à l’heure de l’émission. Ils sont venus s’installer face

à l’écran. Comme rien ne venait ils ont commencé à s’agiter, à geindre, puis à se bousculer.

Ils sont totalement désemparés. J’ai envie de leur parler par l’intermédiaire des haut-parleurs

qui diffusent la radio. Je vais commencer à leur faire connaître ma voix. Elle leur sera

familière au moment de leur libération.

Après le déjeuner je suis allée frapper à la porte de Limard. Il avait une barbe de deux jours.

Il portait les mêmes vêtements froissés. Une odeur d’alcool et de tabac emplissait le salon.

Des mégots et des verres traînaient partout. Je voulais lui parler des enfants. Il

répondait : « oui. Comme vous voulez… ». Il n’a aucun ressort.

Les gardes m’inquiètent. Ils ont fouillé la chambre de Jacques et le local radio en éventrant

et brisant tous les meubles. Ils ont vidé les tiroirs et les classeurs. Ils ont forcé toutes

les serrures.

Que dira Marc à son retour ?

Ils ont essayé de forcer la chambre forte. Ce soir ils boivent ensemble. Je les entends chanter

et taper sur les tables de la salle à manger. Je suis sûre qu’ils préparent un mauvais coup.

Ce matin, alors que j’étais dans la galerie du bas, j’ai entendu des coups de feu. Croyant à

une attaque, je suis remontée.

Quelle horreur !

Trois morts ! Et Paul a une balle dans le ventre. René m’a aidée à l’installer sur un lit. Il

souffre beaucoup. Je ne peux rien faire d’autre que lui donner des calmants.

René m’a raconté qu’ils avaient décidé d’ouvrir la chambre forte. Ils sont allés chercher

Limard pour le contraindre à les aider. Edouard l’a frappé. Tous les hommes étaient dans le

bureau, René était resté près de la porte. Limard est entré dans le grand coffre où il a pris

un pistolet mitrailleur. Edouard, Paul et Louis étaient abattus avant d’avoir pu faire un

geste. René, à l’abri dans le couloir, avait alors tiré sur Limard. Trois morts et un blessé

grave !

Que se passera-t-il au retour de Marc ? René ne voudra pas laisser de témoins.

Paul est inconscient. Il répète : « Manon. Manon. »

Je suis allée fermer les portes des enfants. Ils étaient terrorisés par ce trou ouvrant sur la

nuit. J’ai nettoyé les parties extérieures des maisons. Á mon retour Paul avait cessé de

respirer. Nous ne sommes plus que trois. J’ai aidé rené et Tchou à transporter les corps en

dehors du bâtiment. Le cuisinier a vomi plusieurs fois.

Dans la chambre forte restée ouverte j’ai vu des dossiers, mais aussi des liasses de dollars et

des lingots d’or. A quoi pouvait bien servir cette fortune ?

Je suis de plus en plus inquiète. Je suis sûre que René attend le retour de Marc pour

emporter ce trésor avec le bateau. Il n’hésitera bien sûr pas à nous abbatre avant.

Comment protéger Marc et les enfants ? Je passe beaucoup de temps dans le local radio pour

parler aux enfants. Je ne peux pas les voir puisque le système télé est en panne.

Tous sortent le matin. Ceux de la maison télé mangent moins. Ils se frappent et se mordent

sans raison. Ils ne communiquent plus. Dès que l’un d’eux s’installe devant la télé, les

autres accourent. Peu après tous repartent tête basse. Je ne sais pas si Jacques s’en est

tiré mais sa fuite a eu des conséquences terribles.

Encore cinq jours avant le retour de Marc. Il faut que je parvienne à neutraliser René. Je

dois protéger Marc et les enfants.

En regardant depuis la terrasse j’ai vu que toutes les portes donnant sur l’espace

extérieur avaient été forcées. Ce ne peut être que René. Pourquoi a-t-il fait ça ? De

chaque côté des trapèzes prolongeant les maisons des enfants, les hauts murs sont percés

par une porte métallique. C’est par l’une d’elle que j’étais entrée pour secourir Mouna.

Elles étaient toutes ouvertes. La maison télé était vide. Dans les deux autres, les

groupes étaient au complet, figés devant les ouvertures béantes. J’ai aperçu René sur la

galerie avancée entre les trapèzes.

Tchou est arrivé me disant : « il faut le tuer madame. » C’est vrai que le moment était

favorable à une tentative. Pour revenir, René serait obligé d’emprunter une échelle

montant vers la terrasse. Nous pourrions peut-être le désarmer. C’est alors que Tchou fit

pivoter la mitrailleuse et tira une rafale en direction de René. René enjamba le garde-

fou, avança en équilibre sur le mur, se suspendit et sauta dans le terrain de la maison

nature. J’entendis une rafale et ce fut le silence. Je me précipitai sur le chemin de

ronde d’où il avait sauté.

Quel spectacle affreux ! Le jeune blanc et la petite asiatique gisaient sur le sol, tués

sans doute par l’arme de René. Les quatre autres s’acharnaient sur le corps de l’homme,

frappant, déchirant, mordant ce qui ressemblait à une bouillie sanguinolente.

Je serai entrée dans leur maison sans la moindre crainte. J’étais loin de les croire

dangereux. Ils ont dû e^être paniqués en voyant tomber cet être inconnu. Quel cauchemar !

Avec Tchou nous avons décidé de ne plus sortir pour ne pas affronter les enfants libérés.

Où sont les enfants de la maison télé ? Je suis allée sur le chemin de ronde après avoir

vérifié que les portes sont closes. Tchou, qui a toujours eu peur des armes, ne circule

qu’avec un pistolet à la ceinture. Il m’en a montré le fonctionnement et j’en ai un à ma

taille. Moi aussi j’ai peur des enfants !

Munie d’un bloc, je note tout ce que je vois. Les quatre survivants de la maison nature

sont assis dans l’eau. Dès qu’ils m’aperçoivent sur le mur, ils se regroupent. Quand je

leur parle doucement ils répondent par des grognements. Ceux de la maison radio sont près

de la porte côté maison télé. Ils ont l’air d’épier quelque chose que je ne vois pas. Ils

sont parfaitement immobiles. Quand j’avance sur l’autre mur, je découvre Anton, le jeune

blanc, et Balou l’asiatique. Eux aussi ont senti une présence étrangère. Ils s’arrêtent en

découvrant