Julie de Cornemure (p. sandrin) : nouveau feuilleton

Un article de Wiki.

Sommaire

L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure.


« On reste seul avec soi-même et on ne se sent pas rassuré. » Alexandre Vialatte


Roman drolatique, conte poétique ou polar ?

Un peu des trois sans doute : à vous de juger !


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Du même auteur

Récits, romans ou poèmes édités de 2000 à 2006 :

Saints d'Auvergne,

Un sourire du Pays des Vertes Gentianes,

Sombra y Sol,

Le Bal des Prénoms,

Lumière céleste.

A paraître :

Quand pointe l'aube.

Table des matières


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Prélude : Comme un air de cabrette…

Avertissement

1. Le journal du docteur Delacroix

2. Le feu au culte

3. Eugénie Delacroix

4. Gastronomie estivale

5. La première marche

6. Festivités dominicales

7. Le grand pardon

8. Nursery et art culinaire

9. Passation de pouvoir

10. Recherche de paternité

11. Un Cornemurais au Québec

12. Séparation sans frais

13. Veuvage

14. Le Pré de Julie

15. Promotion

16. Expansion

17. Dettes de reconnaissance

Epilogue

Postface

Prélude : Comme un air de cabrette…


Perdue dans ses montagnes, Cornemure, curieuse petite ville longtemps distante des grandes voies de communication, continue de nos jours à apparaître hors de l’espace et du temps. Cornemachins et Cornechoses se plait-on à nommer dans les bourgs voisins Cornemurais et Cornemuraises, par une sorte de dérision qui n’arrive pas à masquer la jalousie qu’ils inspirent en réalité. C’est d’ailleurs volontiers l’abréviation de Corneculs, sans distinction d’âge ni de sexe, qui est souvent attribuée aux habitants de cette extravagante contrée !

Combien de légendes ne sont-elles pas nées au cours des siècles, dans les alentours et bien au-delà, au sujet de la fameuse cité ? Très visitée depuis toujours pour son site exceptionnel et les bienfaits thérapeutiques de ses eaux ferrugineuses, Cornemure reste très mal connue du fait du chauvinisme de ses habitants, hostiles, malgré les sourires commerciaux de façade, à tout ce et tous ceux dont l’origine est extérieure.

Au centre de la ville, avoisinant la bizarre église Saint-Marcel accessible par un escalier de 250 marches taillées dans le roc, la vierge monumentale sur son rocher, au milieu des maisons agglomérées, a particulièrement le don d’exciter les imaginations. Le fait que l’on puisse pénétrer à l’intérieur même de la glorieuse statue stimule les rêves les plus délirants, sources d’amères déceptions. N’a-t-on pas eu un jour la surprise de voir un pèlerin furieux de constater que, malgré la taille respectable de la sainte dame, il n’était absolument pas possible de s’introduire jusque dans son petit doigt, contrairement à ce que lui avait affirmé un Cornemurais facétieux, un vrai Cornecul peut-on dire en l’occurrence, en visite à Paris ?


Aujourd’hui encore, les spécimens très particuliers, ou si peu, de l’espèce humaine implantés en ces lieux n’ont cure de leur sulfureuse réputation qui perdure. Attachés depuis pas d’heure à leurs traditions multiséculaires, ils s’évertuent à ne pas se laisser troubler par le pseudo-cartésianisme officiel qui prétend prévaloir sur notre France tiraillée par la mondialisation, la globalisation et autre bruxelleuropéisation avec son Euro qui, à force de nous pendre au nez comme un sifflet de deux ronds, a fini par venir encombrer nos poches de mitraille cuivrée de pacotille !

Immuables dans leurs croyances, bien des habitants de ce haut lieu et des hameaux adjacents perpétuent avec gourmandise tant le souvenir de leurs hauts faits intimes que leurs chicanes tribales, soucieux seulement de ne pas être pollués par la contamination multiraciale universelle, pas plus que par les grands desseins plané... voire interplanétaires.

Fiers de leurs querelles de voisinage ou de leurs haines familiales héréditaires comme de l’orgueilleuse solidarité qui anime l’ensemble de leur étonnante communauté face à l’étranger, volontiers personnifié par le Parigot et plus encore par le Basané, pourtant fort peu représenté dans ce pays, ils parcourent l’existence bien calés sur le journal, TF1, leurs deux jambes et leurs certitudes. Certitudes éminemment confortées par les récentes horreurs terroristes du Nouveau Monde en cette année du Serpent.

Il ne conviendrait pas pour autant de juger sommairement ces singularités pas plus que de les absoudre ou de les glorifier. Sauf à accepter d’être évalué soi-même par un autre regard.

Si l’on se sent véritablement la vocation de justicier, appliquons donc cette ardeur inquisitoire à réfléchir sur nous-mêmes et nos propres habitudes, sans nous priver d’observer, pour le plaisir, les touchantes mœurs des gentils autochtones de Cornemurie.

Sagement libérés de tout souci de jugement à prétention éthique, acceptons donc l’incontournable réalité des événements narrés ci-dessous avec la philosophie de chacun ici :

- Quo métonès po, lostré seiro obio ontondu coume oun air do cobretto !

(ça ne m'étonne pas, l'autre soir j'ai entendu comme un air de cabrette)


*


C’est en abordant par les Hauts de Cornemure qu’il est souhaitable de prendre un premier contact avec l’aimable cité. Car si la pluie arrive invariablement de la trouée de Roche Noire, bien des vents ont, semble-t-il, leur origine dans les Hauts de la ville. Il en serait ainsi du vent fripon qui descend parfois gonfler les jupes d’un souffle printanier quelle que soit la saison ou du vent mauvais, froide bise glissant traîtreusement la vilaine rumeur sous les portes mal jointives.

A chaque génération, on attribue à quelque joyeux et maléfique lutin le don de répandre ainsi à sa guise par-dessus les toits ces ardeurs éoliennes. Pour faire appel aux forces occultes, il suffirait à ce maître de l’ombre de jouer un air mystérieux sur un instrument ancien.

Combien de fois n’a-t-on pas cru pouvoir mettre un visage sur le mystérieux personnage ? Constamment, depuis moult décennies, deux ou trois paroissiens ont un comportement tendant à faire croire à leur pouvoir surnaturel. Jamais, pour aucun d’eux, nulle enquête n’a permis de dévoiler avec certitude la véritable identité de ce deus ex machina qui hante les esprits et émerveille l’imagination !

Sans souci, ni espoir de découvrir l’ordonnateur mutin des effluves mythiques qui tourneboulent les esprits et carambolent les comportements, contentons-nous d’en observer, depuis les Hauts, les effets sur les habitants de la contrée, auxquels Julie, dont vous sera contée l’histoire, est revenue mêler son fabuleux destin après son enfance orpheline dans les monts du Cantal.

Tous ces faits nous ont été rapportés sur l’initiative d’un notable local, auteur de guides touristiques et gastronomiques. Abrité sous le pseudonyme de Jean Drégyd et soucieux de garder le plus strict anonymat, à partir de notes patiemment rassemblées, il a entrepris de relater la vie réelle de Julie Larousse, dont la légende tend à se constituer par delà la vérité historique.

L’ouvrage dudit Jean Drégyd nous a été remis par un intermédiaire dûment mandaté. Sur sa pressante insistance, nous avons accepté d’achever la mise en forme du récit et de nous attacher à le faire paraître sous notre signature et notre exclusive autorité.


Avertissement


Un heureux et malveillant hasard, comme il en existe à Cornemure, a permis de mettre la main sur les réflexions intimes de Jean Drégyd. Notées à part de la relation des faits destinée seule à être publiée initialement, elles sont transcrites en italique, brutes et in extenso, à la suite ou parfois au sein de chacun des chapitres.

Ces réflexions ou plutôt ces interrogations de Jean Drégyd sur son œuvre en cours d’élaboration, prennent dès le début la forme d’un dialogue avec un lecteur imaginaire. Ce qui ne manque pas de leur conférer, par leur rude franchise et leur vert langage, une élégante vivacité et entraîne Jean Drégyd à exprimer des opinions parfois surprenantes, au sujet de grands problèmes sociologiques ou politiques.


Extraits de critiques et avis à la parution de « Julie »


- La Montagne


Page "Aurillac"

Le Piéton fera un petit saut vendredi à la librairie Delprat pour y découvrir le nouveau livre de Paul Sandrin, « L’irrésistible ascension de la Julie de Cornemure »…

Entre satire et roman policier, ce Cantalien de naissance emmène le lecteur à « Cornemure », sorte de Clochemerle auvergnate peuplée de machos xénophobes, voire un brin racistes, tout droit sortis de l’imagination de l’écrivain.

Rassurez-vous, ce n’est qu’un roman !


Rubrique "Livres"

Avec « L’irrésistible ascension de la Julie de Cornemure », le cantalien Paul Sandrin invite le lecteur chez les notables de province, pour une visite-guidée de leurs mœurs et coutumes. Admirateur de Marcel Aymé, Félicien Marceau, et autre Vialatte, il signe là son premier roman drolatique.

A Cornemure, véritable « Clochemerle » auvergnate, Julie Larousse, petite bergère des montagnes va patiemment forger son irrésistible ascension. Le récit d’un notable local tente de restituer la réalité de cette épopée, colportée de bouche à oreille sur de mystérieux airs de cabrette…


- La Galipote


Sous la plume de Laure Lantéri :

Julie est une belle plante des terres volcaniques d’Auvergne, que son père a placé chez le bon docteur Delacroix. Un notable respecté qui habite une bourgade au nom évocateur de Cornemure. A peine investie dans la place, Julie est aussitôt soumise au droit de cuissage ancestral de son employeur.

Mais Julie Larousse va sans plus de mots qu’il ne faut, savoir tailler sa route au milieu de cette famille de notables aux mœurs plutôt dissolues. Ambitieuse ou simplement sensée, elle devient le personnage central des pérégrinations des Delacroix-Duval, famille décomposée et recomposée au gré de ses attirances physiques, mais toujours soucieuse de son appartenance à la bonne société provinciale.

Ce roman, qui tient autant du conte que du récit, est le troisième livre de Paul Sandrin à qui l’on doit déjà « Saints d’Auvergne » et « Prénoms en délire », deux petits ouvrages humoristiques. Cette fois l’auteur nous dresse un tableau de mœurs « drolatique », où les personnages mus essentiellement par le souci d’assouvir leurs envies, vont peu à peu évoluer à une certaine sensibilité grâce à la présence désinvolte de la belle Julie. Une discrète pointe de satire perce derrière l’intrigue policière de ce livre soutenu par les dialogues à bâtons rompus des protagonistes et les réflexions cyniques d’un conteur imaginaire.


- M. L. Murat


…j’ai goûté et apprécié le style en savourant de nombreuses anecdotes plus délicieuses les unes que les autres…

…j’ai émergé à la fin du livre, complètement émerveillé et amoureux-fou de Julie qui a fait une ascension rapide dans mon cerveau et dans mon cœur.

Un grand merci pour le plaisir que cet ouvrage m’a donné…


on peut revoir ci-dessous : les chapitres XV, XVI, XVII, l'Epilogue et la postface.

Chapitre XV : Promotion


Résumé : Julie est embauchée comme bonne chez le docteur Delacroix. Il en fait aussitôt sa maîtresse. Le bon docteur règne en despote sur son entourage : sa femme Eugénie, son beau-fils Vincent et Simone, l'épouse de Vincent. Suite à un flagrant délit d'adultère, la petite communauté est bouleversée ! Mais tout rentre dans l'ordre. Et les enfants, Paul fils de Julie, Dominique et Marc, grandissent. A l'occasion d'un voyage à Moscou, Julie déjà devenue assistante, conforte encore sa position. Le docteur aménage un appartement dans sa maison pour Julie et son fils Paul qui va poursuivre ses études à Paris. Emigré au Québec, Antonin Costerousse, ancien ami de Julie, rêve de la retrouver 20 ans après, à la suite d'un accident de voiture. Décès d'Eugénie dans des circonstances équivoques. Julie, sans quitter le docteur, monte un restaurant, "Le Pré de Julie", dans l'ancienne ferme familiale.


Musique sous les étoiles. Les prédictions d’Eugénie. Session intime de repêchage.


Pour sa dernière année d’études, Dominique Duval doit rédiger un mémoire sur un projet marketing. Lors de la récente nuit de l’ESSEC, elle a dansé jusqu’au petit matin avec un ancien de l’Ecole, aujourd’hui haut placé dans la hiérarchie d’un groupe hôtelier international leader dans la branche.

Depuis ces festivités, Edmond Dantesse, un peu marié et père de famille, est devenu proche de Do. Elle songe donc tout naturellement à inscrire son travail dans les perspectives d’une étude , sur « la promotion des hôtels de moyenne catégorie en stations balnéaires», au sein de la Compagnie qu’anime en France son nouvel ami.


La France est un beau pays et ses ressources touristiques ne se limitent pas à l’hexagone. Edmond Dantesse se souvient, bien à propos, qu’il a différé une tournée professionnelle aux Antilles qui devait avoir lieu au moment des fêtes de fin d’année. Il était difficile de refuser à son épouse Catherine, enseignante en secondaire, de l’accompagner aux îles avec leurs deux gosses lors de vacances scolaires. Mais la conscience professionnelle a ses exigences ! Edmond, à son grand regret, a dû repousser son voyage vers une période d’activité scolaire où, libéré de toute présence familiale, il pourrait se concentrer uniquement à sa tâche avec toute l’efficacité indispensable. Pour éviter quelque amertume à Cathy, il a eu la gentillesse de forger à son intention un empêchement irréfutable de dernière minute, lié à une impérieuse et soudaine nécessité dans son travail lui interdisant de s’éloigner de la métropole au moment des fêtes.


A l’inverse d’une petite famille trop prenante, Dominique Duval en voyage d’étude à la Martinique aux côtés d’Edmond Dantesse, ne risque pas de détourner Monsieur le Directeur de ses laborieuses obligations.

Et quel réconfort, après une rude journée d’efforts sous le soleil tropical à la plage des Salines, de déguster un planteur à la nuit tombante, au bar du Novotel face au Rocher du Diamant, lorsque le parfait disque rouge s’évanouit derrière le cône sombre avant de reparaître flamboyant pour plonger dans l’Océan bleu en une féerie de couleurs ! Quelle griserie ensuite, l’âme en paix, d’aller s’étendre nus côte à côte sous un ciel étoilé sur le sable encore chaud d’un coin de plage à l’écart ! Nuits de Chine… aux Caraïbes ! Tambourins et violons…


Outre le film des couchers de soleil du Diamant qu’elle conserve en mémoire, pour alimenter quelques brochures à l’usage de futurs clients, Dominique a aussi expérimenté en compagnie de son mentor des lieux insolites. Telle la Case à Langoustes près du Robert. Telle une petite épicerie dans le bourg de Sainte Anne où, dans un local minuscule attenant, une grosse Antillaise peu dentée vous sert pour quelques francs sur trois tables de fer, en compagnie de quelque vieux loup de mer accosté au port, un énorme verre de ti-punch. Qui vous baigne à la sortie d’un grand soleil, alors qu’un léger nuage tentait de vous dérober à la vue l’astre doré.


Pourtant, malgré l’assiduité et la dépense d’énergie indéniables d’Edmond à ses côtés, l’étude de Dominique n’a pas beaucoup progressé.


*


- C’est un beau projet mais pas très original. C’est le genre de campagne publicitaire qu’ils ont déjà dû lancer plus d’une fois chez Recor. Tu n’auras qu’à le réactualiser, mais ça ne sera pas très apprécié de tes profs.

- Oui, mais j’irai encore me balader au soleil !

- Tu ne t’en prives pas trop, si j’ai bien compris avec cet Edmond Dantesse ? Avant de poursuivre ce travail, qui ne semble pas trop avancé, tu devrais réfléchir, quitte à changer ton fusil d’épaule.

- Ah ! Ah ! Et tu aurais une idée sur la question ?

- Je pourrais peut-être t’aider à trouver un sujet moins banal. Même ici, en province, il peut y avoir des opportunités intéressantes.

- Par exemple la promotion d’un petit restaurant de campagne ? Décidément tu ne perds pas le nord, mon cher Papy. Mais ce n’est pas un vaste chantier comme ceux auxquels nous sommes destinés dans nos Grandes Ecoles, vois-tu !

- Je ne perds pas le nord, mais toi, ma grande, tu ne te ferais pas un peu la grosse tête, par hasard ? Et puis, il me semble que tu t’étais accordé le privilège de m’appeler Auguste récemment, alors arrête un peu de m’appeler Papy ! Mais cessons de nous taquiner. Parfois les grands projets sont faits de l’addition de petites applications. Tu peux très bien étudier en profondeur un projet destiné à un établissement unitaire et susceptible d’être reproduit à l’identique sur de nombreux échantillons.

- Le projet unitaire concernerait Le Pré de Julie, évidemment ?

- Parles-en donc à ton professeur de gestion. Ou de marketing, je ne sais plus ?


*


Avant de consulter son professeur sur une éventuelle modification de son sujet, Dominique tient à s’assurer qu’Edmond Dantesse ne sera pas fâché de ce changement de stratégie et que Monsieur le Directeur ne refusera pas de maintenir à sa disposition les capacités matérielles et humaines de Recor pour optimiser cette nouvelle étude.

C’est l’occasion de concrétiser l’invitation attendue à dîner dans l’appartement qu’elle partage avec une amie. Et où Edmond n’a pris jusqu’alors qu’un seul petit déjeuner, lors d’une absence de Sylvie.

Deux pièces au sixième, balcon au soleil face au Jardin du Luxembourg. Les parents ont les moyens ! Sylvie vient tout juste de rencontrer, Arthur Landonne, un expert-comptable empêtré dans un divorce. Cela tombe à pic. D’un comptable à un gestionnaire, entre les propos plaisants, il y aura de quoi meubler les silences éventuels d’une première rencontre.

Il faut soigner les convives en sortant des classiques melon Bayonne, assiette nordique vodka ou bocal de cassoulet arrosé de Cahors, qui suffisent à épater les copains parmi lesquels Sylvie est réputée dans l’art culinaire. Les tâches sont judicieusement réparties. Les cailles aux raisins de Corinthe, seront préparées par Sylvie selon la recette de Mamy Eugénie précieusement conservée par Do qui n’a heureusement jamais eu l’idée de l’exécuter elle-même et qui s’occupera des tâches subalternes.


L’apéritif, pendant que Sylvie œuvre en cuisine, se passe le mieux du monde.

Dès l’entrée, Sylvie a la surprise de voir arriver sur la table le saumon fumé acheté par Dominique au Supermarché, orné des feuilles plastiques séparant chaque tranche.

Heureusement, les cailles, le plat mythique, vont balayer rapidement la fâcheuse impression concernant l’entrée.

Hélas ! Ces satanées petites bêtes ont été rétives à la cuisson. Dominique, rendue prudente autrefois par les reproches de Mamy à qui elle avait carbonisé un rôti, a cru bon, relayant un instant son amie, de réduire subrepticement la flamme du gaz au minimum. Les cailles se montrent sanguinolentes au premier assaut du couteau et de la fourchette.

Sur les conseils éclairés de Sylvie, Do a trouvé des fines herbes, du vinaigre de framboises et de l’huile de noix pour assaisonner la salade qu’elle a préparée et tournée très à l’avance, afin de s’en trouver libérée pour tenir compagnie aux invités.

Mais il y a des jours où, l’on ne sait pas pourquoi, rien ne va.

Les feuilles de laitue n’ont-elles pas décidé de se ratatiner pour arriver sur la table toutes fripées et honteuses ?

Le plateau de fromage, quant à lui, bien qu’elle ait pris soin de le laisser au grand air sur le balcon, a eu la mauvaise idée de vouloir profiter au mieux du chaud soleil de juin !

Curieusement, ces beaux messieurs ne se montrent pas trop contrits.

Devant ce fiasco, Sylvie ne se sent pas le courage de s’opposer plus longtemps aux suppliques d’Arthur Landonne. Qui l’enlève ainsi triomphant vers son propre home. Et l’intimité nocturne d’Edmond et Dominique dans le coquet appartement se trouve totalement préservée.


Décidément, Eugénie avait raison, ce n’est pas par les plaisirs de la table que sa petite fille peut espérer retenir l’homme à ses côtés !


*


Avec l’aide et la bénédiction du groupe Recor, le Pré de Julie bénéficie immédiatement d’une puissante promotion dans laquelle Dominique Duval s’est impliquée corps et âme après le succès de son étude. Les Maisons du Tourisme, tout comme les Chambres de Commerce, des Métiers ou d’Agriculture inondées d’informations flatteuses sur son authentique cuisine du terroir, ont commencé à drainer vers le nouvel établissement, au-delà de la clientèle gastronomique et touristique de la région, les hommes d’affaires séjournant dans l’agglomération clermontoise.


Au fil des saisons, le Guide Michelin ne pouvait rester insensible à la nouvelle réputation qui se construisait près de sa maison mère et honorait bientôt d’une étoile le jeune établissement, déjà salué par le Gault-Millau dans son dernier tirage.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » disait Alexandre Vialatte. Pour la plus grande gloire de Dieu, pourrait-on dire.


**


- Tu vois, à bien réfléchir je suis un peu déçu. Finalement, même dans un bled comme C, tout arrive à changer. Dans le temps, les filles qui auraient fait des études, d’abord elles n’en auraient pas faites. Ensuite on leur aurait mis des lunettes rondes, des cheveux raides et des bas bleus.

- Vous êtes déçu, Maître, car vous vouliez décrire un bled extraordinaire, mais il l’est extraordinaire, ce bled. Extraordinairement pareil à tous les bleds de la terre.

- Mettons que tu aies raison, mon gaillard. Seulement, alors laisse-moi m’y faire et respirer deux secondes à mon tour, avant de continuer.


16 octobre 2008

Chapitre XVI : Expansion


Résumé : Julie est embauchée comme bonne chez le docteur Delacroix. Il en fait aussitôt sa maîtresse. Le bon docteur règne en despote sur son entourage : sa femme Eugénie, son beau-fils Vincent et Simone, l'épouse de Vincent. Suite à un flagrant délit d'adultère, la petite communauté est bouleversée ! Mais tout rentre dans l'ordre. Et les enfants, Paul fils de Julie, Dominique et Marc, grandissent. A l'occasion d'un voyage à Moscou, Julie déjà devenue assistante, conforte encore sa position. Le docteur aménage un appartement dans sa maison pour Julie et son fils Paul qui va poursuivre ses études à Paris. Emigré au Québec, Antonin Costerousse, ancien ami de Julie, rêve de la retrouver 20 ans après, à la suite d'un accident de voiture. Décès d'Eugénie dans des circonstances équivoques. Julie, sans quitter le docteur, monte un restaurant, "Le Pré de Julie", dans l'ancienne ferme familiale. L'établissement se développe rapidement.


Investissements et main d’œuvre. Fidélité sentimentale. Du verbe au service de l’autorité.


Fort des confidences habilement distillées par son ami le docteur Delacroix atteint depuis plusieurs mois d’une grave maladie, Lazare Carmaux, industriel fortuné, sollicite sa participation au financement du nouveau projet d’extension de l’établissement de Julie Larousse. La desserte rapide depuis l’aérodrome d’Aulnat semble être un gage de succès pour l’hôtel trois étoiles qui sera établi à partir de la grange attenante aux locaux du Pré de Julie. Le nom n’a pas été difficile à trouver. Julie et le docteur sont tout de suite tombés d’accord pour baptiser La Grange l’hôtel que l’on accouplera au restaurant, siège du club local des Tiger’s depuis la création du Pré de Julie. La proposition de Carmaux semble devoir être retenue favorablement. Il assortit toutefois son aide de deux conditions.

Monsieur Carmaux souhaite que son fils Edouard, célèbre par ses succès féminins plus que par les diverses études qu’il a poursuivies sans en ramener le moindre parchemin, soit retenu comme directeur du nouvel hôtel. Deuxièmement il veut que Delacroix et avec lui Vincent Duval, son beau-fils, qui semblent avoir recouvré les fonds qu’ils avaient engagés initialement dans le restaurant, se réinvestissent financièrement dans l’hôtel conjointement avec lui-même. Sous une forme juridique à déterminer, par exemple une société financière créée en commun pour assurer le prêt. Cela constituera pour Carmaux une garantie qu’il juge indispensable à son engagement.

Julie ne l’entend pas du tout ainsi.

- Je veux bien embaucher Edouard selon votre désir, même si son parcours ne démontre pas sa capacité. Il lui faudra auparavant acquérir un minimum de savoir-faire dans le métier. Je le prends pendant six mois au restaurant pour me seconder à la réception et dans la salle. Ce sera suffisant pour qu’il se rende compte s’il désire vraiment diriger mon hôtel par la suite. Parce que directeur ou pas, il restera mon employé et, s’il n’assure pas convenablement son travail, je ne pense pas qu’il ait envie de prolonger ses fonctions auprès de moi.

- Sa convivialité naturelle devrait l’aider pour l’accueil des clients. De même les notions, qu’il a tout de même acquises en faculté, pourraient faciliter ensuite son travail de gestion.

- Oui… Nous verrons bien. Mais mes partenaires financiers, c’est à moi de les choisir. Je vous remercie de votre proposition. Le comptable vous fournira tous les documents que vous souhaiterez consulter. Vous jugerez sur pièces avant de confirmer ou d’infirmer votre participation.

- Cela me semble évidemment indispensable !

- Bien sûr ! Si vous donnez suite, je vous convierai à participer comme nouveau partenaire à une réunion amicale à laquelle prendront part ceux qui se sont associés à la réussite du Pré de Julie. Le comptable exposera clairement comment je me suis libéré de la quasi-totalité des prêts dont j’ai bénéficié. Vous pourrez apprécier que je n’aie pas déçu la confiance qui m’a été accordée, tout en conservant une parfaite liberté d’action.

Je tiens à ce que l’on sache que les gens qui m’ont soutenue ont été effectivement remboursés de leur apport. S’ils reportaient leur argent sur le nouveau projet, on pourrait encore douter de mon indépendance professionnelle et je ne le veux pas ! Pour l’hôtel, il faudra aussi me faire confiance et me laisser les mains libres comme on a fait pour le restaurant.


- Cette Julie, mon cher Auguste, quel caractère !

- Et quel talent…


*


Trois mois plus tard, pour le deuxième anniversaire de l’étoile attribuée au Pré de Julie par le Michelin, une brillante soirée est organisée en collaboration avec le Club résident des Tiger’s. Outre les membres du club, des invitations ont été lancées vers les habitués de la désormais célèbre maison. Pour ce repas de gala, le grand menu est particulièrement soigné et le nombre de couverts limité. Entre autres délices, les convives auront droit à l’une des spécialités les plus appréciées de l’endroit, l’épaule de veau farcie à la purée de truffes. Une coupe de champagne est offerte pour l’apéritif, qui sera exceptionnellement servi dès dix neuf heures sur table. De la sorte, la grande salle pourra rapidement être dégagée pour accueillir à partir de vingt et une heures la soirée dansante organisée par les Tiger’s au profil de leurs œuvres sociales.


Dans la petite salle à manger, Julie a gracieusement convié ceux qui ont participé au lancement de son affaire, le docteur Delacroix, son beau-fils Vincent Duval, l’architecte décorateur Olivieri, Canet l’expert-comptable, Dupuis le directeur local de la banque ainsi que leurs dames. Carmaux, l’industriel qui investit dans le nouveau projet, fait aussi partie du petit groupe avec sa famille. Son fils Edouard seconde désormais Julie. Admis dans ce cénacle, il participe en même temps à l’accueil des convives, avant de pouvoir se mêler à eux sans autres obligations à l’occasion du bal.


- Vous voudrez bien m’excuser, mes amis, de devoir vous ennuyer avec quelques propos sérieux avant que ne commence la fête. Mais rassurez-vous, mon comptable Jean Canet, à qui je cède la parole, m’a promis d’être bref.

- Madame Larousse a tenu à rassembler en petit comité ceux qui l’ont aidée initialement ou s’apprêtent à le faire, pour les remercier et fêter avec eux une étape financière importante. En effet, dès l’année dernière elle a pu honorer les prêts amicaux qui lui avaient été consentis, totalement pour l’un, en partie pour l’autre. Au cours de cette année, elle m’a demandé de négocier également avec la banque un remboursement anticipé de son emprunt à moyen terme, en évitant toute pénalité du fait qu’elle sollicite un nouveau prêt pour son important projet hôtelier. Cela a été réglé le mois dernier et la semaine passée j’ai signé à sa demande un chèque soldant sa dette auprès de l’ami auquel elle se trouvait encore redevable.

Ce rapide désendettement a pu s’accélérer grâce à l’étoile du Michelin dont nous célébrons le second anniversaire et qui a brusquement accru la clientèle en semaine et permis une petite progression sur les prix. Ainsi le poste des agios ne se trouvera plus servi qu’au niveau d’un prêt à long terme dont il serait peu judicieux fiscalement de vouloir se libérer. Si notre amie Madame Larousse veut bien m’autoriser une mauvaise métaphore, je dirais qu’elle peut désormais paître sans partage toute l’herbe de son Pré.

Cela lui permet de se lancer maintenant dans le bel investissement hôtelier que vous connaissez et auquel un autre de nos amis, Lazare Carmaux pour ne pas le nommer, apporte son concours avec l’appui du Crédit Agricole représenté par Julien Dupuis.

Pour retrouver un langage technique que vous me pardonnerez, on peut dire que, comme lors de la première réalisation, un judicieux équilibre se trouvera réalisé entre autofinancement grâce à la cession d’une parcelle boisée de la ferme du Ché non aliénée précédemment, apport de capital extérieur de la part de Lazare Carmaux et intermédiation financière de la banque, montage qui ne peut que satisfaire l’heureux comptable chargé de le mettre en œuvre.


*


- Restez coucher. Je vous ramènerai demain.

- Non ! Je serai mieux à la maison pour me reposer et Chauvet ne sera pas loin si j’ai besoin de quelque chose. Continue la fête ! Il ne faut pas que je gâche cette belle soirée. Tu l’as bien méritée, Julie. Appelle Vincent discrètement pour me ramener.

- Ah ! Non ! C’est moi qui vous accompagne !

- Si tu y tiens !

- Bien sûr que j’y tiens ! Vous avez vu le télégramme de Paul ?

- Oui ! Toujours un mot aimable pour chacun. Un bon gars, ton fils. Tu pourras compter sur lui…

- Vous aussi, il vous aime bien !

- Ah ! Je voulais te dire. Je n’ai pas déposé ton chèque. Tu as bien fait d’annoncer que tu avais remboursé tes emprunts en peu de temps et de montrer que ton affaire est rentable sans soutien extérieur.

- C’est une façon de répondre aux mauvaises langues.

- Mais tu n’as pas à me rembourser moi. Les enfants en auront bien assez et tu n’auras pas à rendre de comptes.

- Non ! Je tiens à vous rembourser !

- Mais personne n’en saura rien ! C’est entre toi et moi !

- Justement, Auguste ! Pour toi, pour nous deux ! C’est la preuve que… ça n’a jamais été pour l’argent…


*


Revenue pour le bal parmi ses convives, le cœur et la conscience en paix, Julie se laisse aller à la griserie ambiante. Mais parmi tous ces messieurs respectables et fortunés qui ne lui ménagent ni sourires ni compliments, elle règne sans faiblesse et sans accorder le moindre encouragement à leurs avances plus ou moins voilées. Elle n’a pas laissé paraître de satisfaction excessive, lorsque Gaillard, le florissant concessionnaire BMW qui préside actuellement aux destinées du club, a fait ovationner notre hôtesse, la reine Julie, cette lionne indomptable parmi les Tiger’s, superbe et généreuse.

Conscient du faible écho généré par ses louanges, le Président en exercice va s’ingénier durant la suite de la soirée à placer ailleurs ses banderilles.

Depuis quelques années, Josiane Balaiseau mariée à un Anglais, ingénieur commercial chez Michelin, a réintégré avec lui l’Auvergne et la planète Delacroix, auprès de Simone et Vincent Duval. Ebloui par la rayonnante notoriété qu’a conservée son ancien et éminent prédécesseur, Gaillard voit dans le douloureux affaiblissement de Delacroix l’occasion de revêtir sa brillante tunique et de bénéficier de ses plus charmants attributs. Négligé par Julie, il redouble alors d’hommages auprès des blondes jumelles. Malgré le spleen éprouvé par l’entourage du docteur du fait de sa maladie, Simone est amusée de l’assiduité nouvelle du fringant maître des cérémonies et lui accorde quelques sourires. Mais, elle est surtout soucieuse de sa progéniture et n’est pas Auguste Delacroix qui veut... Quant à Josiane, les feux en elle se sont apaisés et un sourire ironique suffit pour tarir les éloges excessifs que le sigisbée commençait à formuler.


Le Président Gaillard devra labourer ailleurs d’autres sillons, pour construire sa propre gloire.


*


En observant Edouard Carmaux plébiscité par les dames, admiratives de la nonchalante assurance de ce bourreau patenté des cœurs, il prend peu à peu l’envie à Julie de vérifier auprès de la jeune génération si son pouvoir de séduction ne s’est point émoussé, passée la quarantaine. Ne serait-elle pas capable de souffler le gros lot aux jeunes ou moins jeunes postulantes qui déploient leurs charmes sans retenue, au bout de cette chaude nuit où une douce brise dispense encore sur la contrée les airs d’accordéon ?

- Edouard ! Etant donné l’heure, on va libérer les serveurs. Ils remettront tout en ordre dans la matinée. Si vous n’êtes pas trop fatigué, passez ensuite à mon bureau. On reverra le planning pour demain.

- Mais bien sûr ! Pour vous, je…

- Oui ?

- Enfin ! D’accord, je renvoie tout le monde et j’arrive !


*


- Bon ! Maintenant tu dégages, il faut que je repasse en ville en vitesse voir comment va le docteur.

- Qu’est-ce que tu as à te soucier encore de ce vieux singe ? Tu l’as remboursé. Tu ne lui dois plus rien !

- Je ne lui dois plus rien, mais jusqu’au bout je ferai tout pour lui ! N’en reparlez jamais comme vous venez de faire ! Sinon, vous pourrez aller faire admirer vos miches ailleurs, monsieur l’éventuel directeur de mon futur hôtel. Et, même si vous avez vu mon cul, n’oubliez jamais : Ici, le patron c’est Julie !

Ah ! Il croit que c’est arrivé ce minable. Il est d’une autre trempe le vieux singe. Tu ne lui dois plus rien ! Tu parles ! Personne ne saura jamais tout ce que je lui dois. Tout ce qu’il a fait pour moi…


Brutalement revenu de son rêve nocturne de promotion accélérée, l’élégant second s’éloigne, rageur, pour aider à préparer le service.


*


- Qu’est-ce que j’entends ? Notre brillant assistant fait encore un caprice ?

- Mais, Madame, Marc prétend modifier la carte des desserts au dernier moment, sous prétexte qu’il n’a pas pu se procurer de fruits rouges de qualité.

- Arrêtez donc de jouer les ardélions . Marc Duval connaît son métier. Ce n’est pas à vous à lui donner des consignes. Je croyais pourtant vous avoir rappelé votre rang tout récemment. Il va falloir, une dernière fois, recommencer nos gammes :

Le chef de cuisine et le chef pâtissier travaillent avec Julie en cuisine, sous ses directives. En salle, le sommelier consulte Julie à l’occasion ; mon assistant, lui, collabore avec les maîtres d’hôtel et obéit à Julie ! C’est clair ?

J’ajoute, Monsieur Carmaux, étant donné que vous êtes le dernier arrivé et qu’il n’y a jamais eu de problèmes entre vos trois collègues, que c’est à vous d’accepter leur jugement si un litige intervenait en l’absence de Julie. Dans ce cas, vous en référerez à Marc Duval précisément et non l’inverse, car, du fait de ses qualités physiques, si vous en veniez aux mains, il serait ennuyeux de vous faire bousculer par celui que vous considérez à tort comme un subalterne.


Furieux, mais dompté, Edouard Carmaux se rend à l’évidence qu’il ne lui reste qu’à organiser un repli honorable.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » disait Alexandre Vialatte.

Pour la plus grande gloire de Dieu, pourrait-on dire.


**


- Ardélion, Maître, là vous en faîtes beaucoup ! Ce n’est même pas dans le dictionnaire !

- Dans le Petit, je ne dis pas. Mais un auteur, ça a du vocabulaire. Et de gros dicos précisément !

- Ouais, mais Julie ?

- Tu oublies que depuis qu’Auguste ne va plus très bien, ils passent plutôt la soirée à faire des mots croisés, tous les deux. Une mine les mots croisés !

D’ailleurs la chienlit, tu en as bien entendu parler de la chienlit, non ? On murmure en haut lieu qu’en soixante-huit au Château ce serait Tante Yvonne qui aurait trouvé ça par hasard dans une grille du Figaro Madame.

Et aurait conseillé le vocable au Général !


23 octobre 2008


Chapitre XVII : Dettes de reconnaissance


Résumé : Julie est embauchée comme bonne chez le docteur Delacroix. Il en fait aussitôt sa maîtresse. Le bon docteur règne en despote sur son entourage : sa femme Eugénie, son beau-fils Vincent et Simone, l'épouse de Vincent. Suite à un flagrant délit d'adultère, la petite communauté est bouleversée ! Mais tout rentre dans l'ordre. Et les enfants, Paul fils de Julie, Dominique et Marc, grandissent. A l'occasion d'un voyage à Moscou, Julie déjà devenue assistante, conforte encore sa position. Le docteur aménage un appartement dans sa maison pour Julie et son fils Paul qui va poursuivre ses études à Paris. Emigré au Québec, Antonin Costerousse, ancien ami de Julie, rêve de la retrouver 20 ans après, à la suite d'un accident de voiture. Décès d'Eugénie dans des circonstances équivoques. Julie, sans quitter le docteur, monte un restaurant, "Le Pré de Julie", dans l'ancienne ferme familiale. L'établissement se développe rapidement.. On va adjoindre un hôtel au restaurant mais la santé du docteur Delacroix s'altère gravement.


Deux certains dix mars.

Explications et révélations. Conséquences.


- Allo ! Maman, je suis content. Tout s’est bien passé, c’est un gros garçon. Presque huit livres.

- Et Lucette ? Ca n’a pas été trop difficile pour dégager ce gaillard ?

- Non ! Tout va bien. Ils ont trouvé que c’était même assez rapide pour un premier né.

- Et vous allez l’appeler comment, ce petit homme ?

- Ah, oui ! Ce sera Auguste !

- Auguste ? Comme le docteur ?

- Et oui, comme le docteur.

- Tu sais, Paul, ça lui aurait sûrement fait plaisir au docteur, mais trouvez-lui autre chose à ce gosse. Ce n’est pas un prénom d’aujourd’hui. Vous mettrez Auguste en deuxième, si vous y tenez.

- C’est aussi ce que dit Lucette. Elle dit qu’elle-même on s’est souvent moqué de son prénom à l’école.

- Alors, ne t’entête pas à vouloir appeler le petit comme ça !


Paul Larousse s’était pourtant juré de donner le prénom du docteur à son fils, s’il en avait un.

Soit ! On le mettra en second pour leur faire plaisir. Elles ne peuvent pas savoir…

Le docteur lui avait fait promettre de ne jamais en parler à personne, pas même à sa mère. Il avait failli se trahir, dès le début, en retrouvant Lucette. Paul s’en souvient comme d’hier de ses retrouvailles avec Lucette !


*


- Salut, Paul ! Tu as remis ça avec le nouveau roman ?

- Faut bien !

- Ah non ! Robbe, moi, j’arrête ! Depuis une heure, je n’y arrive plus. La semaine a été trop dure, je fais un break ! On va se prendre un pot ?

- Oh, après tout ! Deux minutes, je te suis !

- On va à la brasserie à côté, rue Soufflot ?

- Non ! Ca fait presque un an que je n’y ai pas remis les pieds.

- Tu es fauché ? Ca ne fout rien, je t’invite.

- Je peux encore me payer un demi, mais c’est là, un samedi comme aujourd’hui, que j’ai rencontré Lucette, la fille à la bagnole dont je t’ai parlé à la rentrée.

- Et alors ? Tu vas encore gamberger longtemps avec cette affaire. Au contraire, faut y revenir. Sinon, tu n’as pas fini de fantasmer.

- Bon ! D’accord !


- Merde ! Regarde, mais c’est elle ! La blonde, là dans le coin ! Demi-tour, on va ailleurs !

- Pas question ! On fonce, suis-moi !

- Tu m’emmerdes, j’te dis !

- Peut-être, mais tu viens ! Alors, beauté fatale, on revient sur les lieux du crime ?

- Mais… Oh ! Paul ! Que je suis contente !

- Au moins, toi, tu ne manques pas d’air ! Bravo ! Mais je te laisse, je suis avec un copain.

- Ton copain, Paul, il a tout de suite compris qu’on avait à se parler…

- Mince ! Il s’est barré ?

- Lui, oui ! Mais pas moi, Paul !

- T’es cinglée ! Depuis…

- Depuis… Je reviens ici prendre un café tous les samedis, quand je suis libre. J’étais sûre qu’à force…

- On aurait pu gagner du temps…

- Alors n’en perdons plus ! Emmène-moi, Paul ! Emmène-moi vite ! Tu as bien une chambre à côté ?

- Ca presse à ce point-là tout à coup ? Tu as tes vapeurs ?

- Ne sois pas méchant ! Je ne crois pas que ce soit ta nature. Emmène-moi, je te dis ! Je t’expliquerai…


*


Depuis l’année précédente, le 10 mars précisément, Lucette fuit les garçons. Seul, Paul a brusquement réussi au bout de six mois à vaincre chez elle cette phobie. La gentillesse que Lucette a cueillie dans son regard en même temps qu’elle s’amusait de sa gouaille a semblé avoir soudain vaincu le cauchemar qui la hante depuis que Denis, son compagnon, s’est subitement écroulé auprès d’elle. Victime de la rupture d’un anévrisme de l’aorte, ont conclu les médecins…

Mais au moment de reprendre Paul au bord du trottoir pour aller à Barbizon vers une probable idylle, l’angoisse a de nouveau paralysé Lucette.

Elle n’a pas été longue à regretter sa fuite. Depuis, bien qu’elle ait quitté le cinéma voisin où elle remplaçait une amie pour quelques jours, elle est revenue rue Soufflot presque chaque samedi :

- C’est toi qui pouvais me donner l’envie de revivre. Je savais que je te reverrais.

- Huit mois ! Le hasard s’est quand même fait tirer l’oreille. On pouvait ne plus jamais se rencontrer.

- Non ! Il fallait que je te retrouve.

- Et ensuite, il ne fallait pas perdre de temps…

- Oui ! Paul ! Je voulais que tu me fasses l’amour. Tout de suite ! Sinon, j’avais peur d’avoir encore envie de fuir et de te perdre à jamais.

- Et tu ne crains plus de me perdre ?

- Non ! J’ai confiance. On est bien ensemble.

- On ne se connaît pas...

- Je ne suis pas sûre qu’il faille toujours si longtemps… Ca semble bête de le dire, mais dès que l’on s’est vus… Tu ne me crois pas ?

- Si ! Peut-être ? Moi aussi… Depuis longtemps, j’étais habité d’un rêve absurde et impossible. Quand je t’ai vue, il m’a semblé soudain…

- Maintenant, il ne faut plus se quitter !

- Mais je n’ai pas fini mes études. Le service…

- Moi, j’ai un boulot depuis six mois, je suis secrétaire. Si tu veux, on se débrouillera.

- Je n’envisageais plus que des aventures.

- On se dit ça et puis, tu vois, une rencontre…

- C’est pour longtemps, nous deux ? Tu es sûre que tu ne vas pas à nouveau t’évaporer ?

- Non, Paul ! Il faut y croire. J’y crois, moi, à nous deux. C’est comme ça !

- Au fond, tu as peut-être raison... C’était bien le dix mars, tu m’as dit, Lucette, ce drame ?

- Oui, l’année dernière.

- Le dix mars ? C’est quand même étrange…

- Une date ou une autre, qu’est-ce que ça change ?

- Rien ! Rien ! Effectivement !


Le dix mars ! Paul s’efforce de l’effacer en lui le souvenir du dix mars, le dernier dix mars, celui de cette année. Mais le destin se moque de notre modeste volonté. Quelle insidieuse et efficace manière de malmener d’une innocente facétie les modestes pantins que nous sommes, en rapprochant à nos yeux deux événements douloureux apparemment fortuits ! Faut-il considérer que cette similitude de date traduit l’amusement morbide d’un sort contraire pour raviver le trouble de ses victimes ? Ou qu’elle couronne à l’inverse la réalité d’un mutuel attrait ?

Lucette a eu raison de ne pas douter. Paul est maintenant persuadé que leur rencontre était inéluctable et que ce signe du destin scelle à jamais leur union.


*


En repassant chez lui incognito le soir du dix mars, le docteur Delacroix ne s’attendait pas aux circonstances du drame qui venait de se dérouler.

Ennuyé du degré inhabituel d’énervement manifesté par sa femme les jours précédents, il l’avait appelée au téléphone le soir de la première des deux journées qu’il passait à Lyon avec son assistante. Aux Conférences d’Information sur les MST, organisées à l’intention des médecins généralistes des régions Rhône-Alpes et Auvergne.

Inquiet de l’incohérence des propos d’Eugénie et de sa difficulté à articuler, il avait tenté de joindre Vincent et Simone pour qu’ils passent la voir. Il se souvint qu’ils étaient de sortie et ne rentreraient probablement qu’au petit matin. Leur fils Marc, lui, avait prévenu au dernier moment qu’il partait en manœuvre avec son régiment et que sa permission était annulée. Il n’était donc pas disponible non plus pour s’occuper de la grand-mère.

A la fin de la soirée suivant le dîner, Auguste s’était ainsi décidé à un aller retour de trois cents kilomètres pour venir se rendre compte si Eugénie avait bien fini par s’endormir après avoir pris son somnifère. Le trajet n’était pas pour l’effrayer. Le confort et l’agrément de conduite des puissantes Mercedes qu’il avait définitivement adoptées lui donnaient le goût de dévorer le bitume en toute occasion. Et le lendemain, il n’était pas tenu d’être présent au Congrès dès la première heure. Pour une fois, il pourrait s’adonner aux joies d’une grasse matinée…


Entre l’alcool et les médicaments, avec tout ce qu’elle veut que je lui prescrive, un de ces jours ça se terminera mal pour Eugénie. Après tout bon débarras !

Mais si jamais c’était pour ce soir, bonjour les emmerdements ! J’aurais peut-être mieux fait de ne pas revenir ? Oh ! Ce n’est pas la première fois que j’y pense, mais finalement elle tient le coup !

A son arrivée, le docteur avait eu la surprise de voir de la lumière un peu partout et à peine avait-il repoussé la porte d’entrée que Paul Larousse s’était précipité :

- Oh ! Docteur ! Docteur ! Je crois que j’ai tué votre femme !

- Allons Paul ! Ne dis pas de bêtises ! Elle est dans sa chambre ?

Faiblement éclairée par la lumière du couloir, l’imposante masse d’Eugénie apparaissait inerte sur son lit, une jambe et la tête pendant vers la descente de lit, baignée d’un liquide gluant et malodorant. En lui redressant la tête pour soulever la paupière, Auguste avait remarqué un pansement de gaze retenu de sparadrap sur le front de sa femme.

- C’est bien fini ! Alors, prenons le temps de réfléchir. D’abord, tu n’as tué personne. Volontairement ou inconsciemment, elle a certainement ingurgité assez de saloperies pour cesser de vivre. Raconte-moi précisément ce qui s’est passé depuis que tu es là.


Paul avait profité de trois jours de pause après une dure série de colles à Henri IV pour venir voir sa mère. Ne la trouvant pas, il avait sonné à l’appartement du docteur d’où Eugénie, croyant que c’était son fils ou Marco son petit-fils, avait hurlé :

- Mais, entre donc, ce n’est pas fermé à clé !

Visiblement sous l’effet du whisky dont elle avait dû abuser plus encore qu’à l’accoutumée, elle était entrée dans une rage folle contre ce sale petit bâtard, quand Paul s’était approché pour s’informer au sujet de sa mère, aussitôt taxée d’un chapelet d’injures. Comme il se retirait, elle avait paru s’apaiser un peu pour lui demander :

- Enfin, tu n’es pas responsable. Puisque tu es là, aide-moi au moins à aller jusqu’à mon lit.

Une fausse manœuvre avait fait glisser le convoi sur la descente de lit et Paul s’était retrouvé adossé au lit sous la masse semi-impotente d’Eugénie qui avait retrouvé toute sa véhémence jusqu’à l’agripper au cou, en l’accusant d’avoir tenté volontairement de la faire chuter.

Haletant et en mauvaise posture, il avait saisi la canne pour se libérer en la frappant. Mais le pommeau d’argent avait occasionné un coup plus violent que Paul ne l’escomptait, provoquant les plus émouvantes lamentations. Inquiet, suant et soufflant, il l’avait disposée sur sa couche et l’avait pansée avec dévouement malgré les admonestations.

Rapidement chassé, il avait laissé la porte de la chambre entr’ouverte pour rester informé de la suite des événements. Après l’écho de diverses manipulations de tubes, bouteilles ou carafons, un certain calme s’était instauré, seulement troublé d’un souffle bruyant mais régulier.

Il était allé lui-même se coucher, bientôt endormi d’un sommeil agité, meublé d’un rêve étrange et effrayant. Mué en cornac, il suivait un vieux chef au corps gercé comme un tronc…, guidé vers l’horizon lointain par un air de cabrette. Parvenu au Cimetière des éléphants, le pachyderme, las de voûter puissamment l’arc de son échine s’était subitement affaissé, masse soudain immobile parmi une montagne d’ossements, dans un silence hostile.


- J’ai dormi plus longtemps que je ne pensais et, inquiet, je viens de la découvrir comme vous la voyez. J’ai peur d’avoir provoqué une fracture du crâne avec le pommeau de la canne. Qu’est-ce que je vais devenir ? Et Maman ?

- Arrête de raconter n’importe quoi ! La blessure est superficielle, mais qu’est-ce qu’ils ne pourraient pas imaginer à partir de là ? Personne ne t’a vu arriver ?

- Non ! A l’arrivée du train à Clermont, j’ai fait du stop. Le gars m’a laissé à côté sur la place. Il y avait du brouillard partout, personne n’a pu me voir.

- Bon ! Alors on va les aider pour que les choses n’aient pas l’air trop compliqué. Je les connais. S’ils peuvent trouver une explication simple, ils seront tout contents de ne pas faire de vagues. D’abord, nous ne sommes pas venus ici, ni toi, ni moi. Elle était seule. On va éliminer toute trace de pansement. On la fait glisser par terre, le front près de l’angle de la table de nuit qu’on va renverser. Je vais écraser les quelques cachets qui restent au fond du tube et les diluer dans du whisky qu’on mêlera en abondance au vomi. Il apparaîtra évident qu’elle a absorbé largement plus qu’il n’est nécessaire pour passer de vie à trépas.

- Mais si elle avait fait une hémorragie cérébrale ?

- Tu es têtu ! Je te dis que non ! S’il le fallait, je prendrais tout en charge : je suis arrivé avant toi, tu n’es au courant de rien. Mais rassure-toi, je n’ai pas envie d’aller en prison !

Une dernière chose, tu ne parles de rien à personne. Surtout pas à ta mère ! Elle sait que moi je suis venu, mais il ne faut pas qu’elle ait à s’inquiéter pour toi !


*


La nuit avait été longue pour le docteur qui n’avait pas été sans noter les marques que portait sa femme au cou et que le Renoir du salon, héritage familial, décroché du mur gisait sur le canapé du salon. Paul dans son excitation ne l’avait pas remarqué et tandis qu’il rassemblait son maigre bagage et effaçait les traces de son passage chez sa mère, Delacroix avait discrètement remis en place le tableau. Il lui tardait de revoir Julie pour obtenir quelques éclaircissements.


De retour auprès de Julie, après une brève relation des événements, Auguste s’était donc froidement livré à sa tâche de détective en interrogeant Julie sur son entrevue avec Antonin Costerousse.

A partir de ses réponses le docteur avait vite fait de reconstituer le scénario. Antonin Costerousse, déçu du peu d’enthousiasme de Julie pour leurs retrouvailles, avait donné les clés à refaire dans l’espoir de s’approprier, faute de mieux, le tableau de prix. Croyant la maison vide, il était venu décrocher la toile (facile pour lui à négocier étant donné son authenticité évidente) peu de temps après que Paul se soit retiré pour aller dormir. Le bruit d’une agitation inattendue dans la chambre avait dû surprendre le cambrioleur d’occasion et à son approche Eugénie avait sans doute hurlé et peut-être fait un geste vers le téléphone de sa table de nuit. Dans son affolement, l’apprenti gangster n’avait sans doute pas serré longtemps avant que ne s’arrête un souffle bien altéré par l’insuffisance respiratoire et l’effet conjugué de l’alcool et des médicaments.

A la suite de ces événements, le docteur n’avait pas eu d’état d’âme. Il jugeait avoir bien fait de mettre en scène des péripéties dont l’imbroglio risquait de conduire à des interprétations et des suspicions, envers Paul en particulier, qui seraient difficiles à lever pour une vérité improbable. Il avait bonne conscience d’avoir ainsi balisé le chemin de la justice locale et n’avait pas douté qu’elle conclue en toute clarté à un accident médicamenteux voire… à une mort naturelle.


*


Paul Larousse ignorera ainsi qu’en cette nuit tragique il a physiquement approché un père tant recherché. C’est longtemps après qu’il prendra totalement conscience de l’évolution capitale que ces funestes événements, dont il n’a eu qu’une connaissance très partielle, ont pourtant générée en lui. La paternité spirituelle du docteur Delacroix qui, l’absolvant spontanément de toute culpabilité, l’a instantanément fait renaître d’un soupçon criminel, s’est depuis peu à peu substituée en lui-même à la paternité biologique supposée du soldat mort sans qu’il l’ait connu.


*


Trois ans après le décès du docteur Delacroix, son successeur a su tirer profit de la nombreuse clientèle qui lui est échue. Il a fait construire un vaste pavillon dans le nouveau Cornemure et abandonné la maison Delacroix dont il était locataire. Julie n’a eu aucune difficulté à s’entendre avec Vincent et Simone pour en faire l’acquisition. Elle avait promis à Auguste :

- Plus tard, je reviendrai dans ta maison.


Paul, délaissant la capitale où il aurait pu envisager une autre carrière, vient d’obtenir une chaire douillette à la faculté de lettres de Clermont.

C’est avec une émotion bien légitime que Simone a aidé Julie à retrouver le cadre contenant le diplôme de Doctorat en Médecine d’Auguste Delacroix. Paul tient à l’accrocher au mur de la vaste bibliothèque que sa mère lui a fait aménager dans l’ancien cabinet du docteur. Il réalise pleinement que, sans l’aide d’aucun psy, ses problèmes existentiels se trouvent depuis longtemps réglés et se décide enfin à en traduire concrètement le constat.

Le grand helléniste a retiré cérémonieusement de son portefeuille la photo fort racornie d’Emile Debladis pour la déposer avec tendresse et précaution auprès de son ancien journal intime au fond du tiroir aux souvenirs de son bureau empire. Dans quelques années, lorsqu’il aura publié les ouvrages de philologie qui ont commencé à mobiliser son attention et occuperont désormais son temps libre, peut-être reviendra-t-il puiser là une inspiration romanesque ?


En compagnie de Julie, lorsqu’elle n’est pas par monts et par vaux, Paul jouit, avec Lucette et leur petite famille en nouvelle phase d’accroissement, des fastes de la maison Larousse, luxueusement rénovée par l’opulente propriétaire de la Grange et du Pré de Julie.

Etablissements qu’il est de bon ton de fréquenter et où le fait d’être salué de son prénom par la patronne constitue évidemment un rare et éminent privilège.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » disait Alexandre Vialatte.

Ad majorem Dei (et Juliae) gloria, pourrait-on dire.


**


- Ce coup-là, je te sens encore tout ébaubi, nous voilà à moitié dans un polar.

- Moitié roman, moitié récit, moitié polar, moitié étude psychologique ! J’avoue que mon arithmétique personnelle a du mal à trouver son compte. C’est vraiment le mélange des genres !

- Et la vie, jeune homme, n’est-ce pas le mélange des genres ? Et n’oublie pas que ça se passe chez les doux dingues de Cornechose, c’est-à-dire, comme tu m’as dit, n’importe où sur terre.

- Un bonbon acidulé en somme !

- Revoilà notre censeur !

- Oh ! Toutes mes excuses, Maître ! Divertissement doux amer, si vous préférez.

- Pourquoi pas ? Plutôt que de se torturer le clavier du PC en se piquant de « Littérature », n’est-il pas plus judicieux de s’amuser des étonnantes mœurs de nos frères humains ? Et de se dépêcher d’en rire ?

« We must laugh, we must laugh... ( Faut rigoler, faut rigoler…)

Before the sky is falling down on our head (Avant que le ciel nous tombe sur la tête.) »

Comme disent les Gaulois de Manhattan City.

Today !

30 octobre 2008

à suivre

Epilogue

Résumé : Julie est embauchée comme bonne chez le docteur Delacroix. Il en fait aussitôt sa maîtresse. Le bon docteur règne en despote sur son entourage : sa femme Eugénie, son beau-fils Vincent et Simone, l'épouse de Vincent. Suite à un flagrant délit d'adultère, la petite communauté est bouleversée ! Mais tout rentre dans l'ordre. Et les enfants, Paul fils de Julie, Dominique et Marc, grandissent. A l'occasion d'un voyage à Moscou, Julie déjà devenue assistante, conforte encore sa position. Le docteur aménage un appartement dans sa maison pour Julie et son fils Paul qui va poursuivre ses études à Paris. Emigré au Québec, Antonin Costerousse, ancien ami de Julie, rêve de la retrouver 20 ans après, à la suite d'un accident de voiture. Décès d'Eugénie dans des circonstances équivoques. Julie, sans quitter le docteur, monte un restaurant, "Le Pré de Julie", dans l'ancienne ferme familiale. L'établissement se développe rapidement.. On va adjoindre un hôtel au restaurant mais la santé du docteur Delacroix s'altère gravement. Décès du docteur. Explications et révélations..


"L’après-midi, la pluie se remit à tomber."Ismaïl Kadaré


Privée de qualités domestiques notables, Dominique Duval a cependant su faire le ménage. Edmond Dantesse sert une confortable pension alimentaire à Cathy, son ex-femme, et à ses enfants.

Ayant dressé le bilan des qualités comme de quelques imperfections chez sa nouvelle compagne, Edmond l’a donc jugé positif. Même certaine particularité (peut-être pas exceptionnelle ?) de Dominique dans le sommeil ne l’a pas dissuadé d’unir officiellement leurs destinées. Il a certes peu à peu pris clairement conscience que, lorsque la température est plus douce, il lui arrive fréquemment de suffoquer sous l’amas de couverture que Do rejette sur lui. Tandis que, dans la fraîcheur du matin, elle s’y enroule douillettement laissant le malheureux dénudé. Mais ce n’est sans doute qu’avec l’âge qu’Edmond Dantesse redoutera d’avoir les pieds froids aux petites heures de l’aube !

Le mariage a lieu à Cornemure. Peu nombreux, mais de la plus grande qualité, les invités sont logés à la Grange et les agapes ont lieu au Pré de Julie qui s’honore d’une deuxième étoile au Michelin. Adjoint dans la nouvelle municipalité animée par les commerçants, Vincent Duval a l’honneur de marier sa fille en mairie de Cornemure, mais c’est Julie qui préside sans conteste aux festivités.

Maîtresse des cérémonies, Julie est particulièrement empressée auprès de Jack Alain Galtier, JAG, le président toujours vert du prestigieux groupe Recor. Curieux de connaître la belle et sulfureuse Julie, que l’on peut voir à la télé dans une émission culinaire où elle est surtout célèbre par sa plastique que les années ne semblent pas altérer et par ses réparties sans détours, il a accepté la pressante invitation du marié, Edmond Dantesse, le plus sémillant de ses directeurs.

Galtier souhaite être informé directement du plan que Julie participe à mettre en œuvre à la demande d’Edmond pour relancer la restauration au sein de la chaîne des hôtels Hermès.

Pour les Bouchons de Julie, outre la cuisine lyonnaise mâtinée auvergnate et la gaieté du décor, l’accent sera mis sur l’accueil et l’animation. La responsabilité doit en échoir à une femme de tempérament, l’âme et l’emblème de l’établissement. Elle sera secondée d’un sous-directeur en charge de l’organisation pratique et de la comptabilité.

Julie rêve d’avoir son sosie à la tête des soixante dix-huit entités concernées de par le monde. Des critères précis de taille et de ligne sont exigés des postulantes. Celles que la nature n’a pas dotées d’une chevelure flamboyante s’abonneront à L’Oréal. Les lauréates devront abandonner leur prénom pour celui de Julie qui sera brodé sur la pochette du chemisier vert pastel constituant la partie supérieure de leur uniforme.

Le PDG est ravi. Il bouscule son agenda pour s’entretenir quarante-huit heures supplémentaires avec Julie qui le guide parmi pierres et légendes de Cornemure. Et l’initie aux douceurs et merveilles du Parc des Volcans d’Auvergne.

Edmond Dantesse gardera la haute main sur les opérations de promotion entreprises, mais Madame Larousse sera chargée personnellement de rendre compte au grand patron de leur avancement.


Julie sillonne désormais les airs pour assumer ses nouvelles activités. Souvent présente aux côtés de Jack Alain Galtier, on la voit aussi fréquemment flanquée d’un élégant compagnon, renouvelé à chaque équipée, pour mettre en place les nouvelles structures, former et animer les équipes. Pour le choix de ce jeune adjoint, elle peut puiser à volonté dans le vivier du personnel masculin d’Hermès.

A la suite de ces voyages initiatiques, il arrive que l’on ne revoie pas le jeune mâle. La rumeur se plaît à répandre qu’il a été dévoré ou éliminé par l’ogresse après usage. On peut plus prosaïquement penser que l’élu a été promu sans délai à un poste de responsabilité sur les lieux du déplacement.


<center>*


C’est qu’un événement inattendu est venu quelques mois auparavant altérer le souvenir d’Auguste dans le cœur de Julie. La sauvageonne, attentive à satisfaire ses sens à toute occasion, a aussitôt reparu en elle. Fermée désormais à toute affection présente ou passée autre que l’attachement à son fils et à sa petite famille, elle s’adonne sans retenue au plaisir.

Elle a reçu en effet une lettre d’Antonin Costerousse agonisant désireux de faire acte de contrition en lui confessant le meurtre involontaire de l’épouse du docteur et un document instituant Julie sa légataire universelle. Il souhaitait lui attribuer le petit capital restant de la vente de son affaire, pécule à partager avec Paul dont, après enquête et réflexion, il ne doutait pas d’être le père.

Sans en parler à son fils qu’elle souhaitait préserver de nouvelles et douloureuses interrogations existentielles, Julie a refusé l’héritage au bénéfice d’une œuvre philanthropique mais elle a surtout reçu la confession d’Antonin comme la révélation d’une trahison posthume d’Auguste.

Le mutisme du docteur n’avait pourtant pas eu pour motif de subjuguer Julie en lui laissant croire qu’il avait tué sa femme pour elle, mais tout simplement d’établir une chape de silence sur la triste fin d’Eugénie de façon à disculper Paul de tout soupçon.

C’est par un réflexe similaire de protection que Julie continuait à priver définitivement son fils de clarté sur ses origines. Or, la connaissance de l’aveu d’Antonin Costerousse aurait amené Paul à dévoiler à sa mère la réalité du comportement désintéressé du docteur dont il avait bénéficié en cette nuit tragique.

Julie se trouve ainsi victime de tous ces pieux mensonges par omission. Ils l’ont amenée à douter de la qualité de la dévotion d’Auguste à sa personne.

Dévotion qui avait donné jusqu’alors un sens à son existence.


*


Au décollage à Fort de France, qui a retenti des airs de cabrette de La Bourrée de Cornemure, déplacée pour la circonstance, alternant avec les biguines lors de l’inauguration du nouvel établissement Hermès, l’avion de ligne emprunté par Julie Larousse perd brusquement de l’altitude, pique du nez et s’enfonce tout droit dans la mer turquoise. Sous le soleil des cocotiers. Pas de survivants, selon la radio locale.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » disait Alexandre Vialatte.

Ad majorem Dei gloria, pourrait-on dire.

6 novembre 2008

à suivre

Postface


- Tiens ! Je suis quand même sympa. Rentre ton mouchoir, je t’ai fait une variante. C’est d’ailleurs en accord avec ce que prétendent certaines rumeurs !


**


Julie a changé de destination au dernier moment et décidé de partir pour les Bahamas retrouver un jeune chevalier servant !

Son fils l’ayant rejointe avec les siens pour quelques jours de vacances au pied des palmiers agités d’une brise légère, un long tête-à-tête leur permet, par de mutuelles révélations, de se mettre enfin en paix avec le passé.

Julie comprend qu’Auguste avait toujours eu le seul souci d’agir au mieux pour elle et pour son fils. Et Paul est enfin renseigné sur son ascendance.

Ayant congédié son adonis, Julie se consacre à sa petite famille.

Sous un ciel serein, lavé du moindre nuage.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » disait Alexandre Vialatte.

Ad majorem Juliae gloria, pourrait-on dire.


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Tu aimes mieux ça ?

Pas d’objection !

Et, puis si on veut que ça sorte sur les écrans, mieux vaut le happy end. Ce serait en train de revenir à la mode à Hollybois.

Dit-on !


13 novembre 2008