Mafate. Les jumeaux JC Champeil. Roman
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Pour ne jamais connaître l’échec il suffit de ne rien tenter.
MAFATE. Les jumeaux.
Sur l’île de la Réunion, petit point perdu au milieu de l’océan indien, quelques dizaines d’hommes habitent un cirque auquel on ne peut accéder qu’à pied. En souvenir d’un esclave en fuite, marron comme on dit là-bas, il porte le nom de Mafate. En malgache, Mafate veut dire : « celui qui tue ».
Elle pâlit. Ses mains moites deviennent glacées. Elle s’enfonce dans le fauteuil. Elle ne peut détacher ses yeux de la photographie posée sur le bureau. Ils sourient tous les trois, confiants, heureux. Il y a si longtemps. C’était avant ces mois douloureux qui ont emporté sa mère, avant cette journée. « Venez vite! Votre père a eu un accident! ». « C’est grave? » « Oui. »
Elle ne s’étonne pas tout de suite qu’après un grave accident on l’ait reconduit chez lui. Elle réfléchit en route: pourquoi n’est-il pas à l’hôpital? Elle ralentit.
Á quoi bon se presser?
S’il a été transporté chez lui c’est que... elle n’ose le formuler mais elle en est sûre: il est mort! L’année de ses soixante ans, alors qu’il avait décidé de prendre sa retraite. Jacques attend sous la varangue. En voyant le visage de Marie il comprend qu’elle sait. Elle court vers lui et se jette dans ses bras. « Il n’a pas eu mal. Une voiture l’a fauché alors qu’il venait de s’arrêter pour secourir des blessés. Il est mort sur le coup. » « Tu es sûr qu’il n’a pas souffert? »
Elle n’écoute pas la réponse. Elle doit le voir. Son père repose sur le lit, le visage livide. Comme celui de sa mère que la maladie avait rendu diaphane. Lui, c’est le sang perdu qui fait sa peau si pâle. Des larmes descendent doucement sur les joues de la jeune femme. Elle n’a pas mal. Elle ne pense plus. Elle flotte. Vide. « Ne te laisse pas aller. Viens prendre l’air. »
L’oeil exercé du médecin a vu venir la syncope. « Rentre chez toi. Pense à tes petits. Je veillerai sur lui. Va. Eux seuls sont importants. »
Elle se retrouve sur la route qui monte au Brûlé. Vers la maison où ils passaient les étés. Il y faisait plus frais qu’à Saint-Denis. Il la lui a laissée pour qu’elle profite du calme. Il lui a tout donné. Toujours. Les larmes continuent de couler de son nez, quittent son menton pour tomber sur ses cuisses nues.
En la voyant, Pierre sait qu’un drame est arrivé. Ce ne sont pas les enfants puisqu’ils sont devant la télé. « Jean? » « Il est mort. Ecrasé par une voiture. Il s’occupait des autres comme toujours. Et un salaud l’a tué. »
Elle reste dans un fauteuil pendant que Pierre rejoint les enfants.
Il doit le leur dire. Mais comment? Ils sont si petits. Cinq et sept ans seulement.
Le dessin animé prend toute leur attention.
Il s’assied entre eux deux qui lui donnent leur main. « Maman vient de rentrer. »
Ils ne bougent pas emportés par l’image. « Papy a eu un accident. » « C’est grave? » interroge Sylvie en se tournant vers lui.
Hervé n’a pas réagi, comme s’il n’entendait pas. « Oui. Très grave. »
La fillette court vers sa mère.
Pierre regarde son fils, prêt à répéter la nouvelle. Il découvre les larmes sur les joues de l’enfant.
Il a compris bien sûr. Et les dessins là-bas ne retenaient pas son attention.
Lui aussi va se blottir dans les bras de sa mère. Ils pleurent tous les trois celui qui les aimait tant.
Marie veut passer la nuit dans la maison de son enfance. Elle dort un peu dans sa chambre retrouvée puis, au lever du jour, elle choisit le bureau pour mieux être avec son père. C’est là qu’il aimait à rester. Pour travailler, lire ou rêver.
Son cabinet de médecin. Sa bibliothèque aussi. Personne n’y entrait lorsqu’il s’y retirait.
Elle ne changera rien.
Tant que rien ne sera bouleversé ici il ne sera pas tout à fait mort. Elle y venait pour les conversations sérieuses ou pour des moments privilégiés. Quel père merveilleux! Il lui a tout appris. Á parler comme à marcher, à lire et à nager, à observer aussi et à comprendre. Á conserver toujours son esprit en éveil. A ne rien recevoir comme une vérité tant qu’elle ne l’avait pas passé au crible de son jugement personnel. Réfléchir. Comprendre. S’intéresser aux autres comme il le faisait lui-même. Sa mère l’aimait aussi, mais elle le montrait moins. Très réservée toujours. Elle avait peur d’entrer dans la vie des autres. Ils sont partis tous les deux. Elle se sent désarmée. Elle a tant besoin de lui. Pierre est là qui l’aime et ses petits et son métier... Mais elle se sent seule comme elle ne l’a jamais été. Abandonnée. C’est pourtant dans l’ordre des choses. La mort fait partie de la vie. Mais pas comme ça. Pas si vite. Pas quand tout va si bien. Jacques vient de lui confier le code pour ouvrir le coffre. Elle se souvient de leurs discussions concernant ce secret. Comme c’était la seule chose qu’il lui cachait elle n’avait jamais admis ce qu’elle appelait un manque grave de confiance. Il n’avait pas cédé: « Tu l’ouvriras après ma mort. Je ne suis pas assez courageux. »
C’était devenu un jeu. Elle n’y attachait plus aucune importance.
Elle l’ouvre pour s’occuper l’esprit, sans curiosité particulière. Elle connaissait tout de sa vie. Il ne lui cachait rien.
MAFATE. 1964.
C’est l’année de sa naissance.
Mafate, c’est ce cirque coupé du monde où elle n’est jamais allée. Il le lui a demandé il y a bien longtemps. « S’il te plaît, ne descends jamais là-bas. Pas sans moi. Un jour je te dirai pourquoi. »
Elle l’a écouté. Il ne l’y conduira pas.
Quelques feuillets à l’encre un peu passée glissent de l’enveloppe. « Marie »
C’était donc bien pour elle.
Elle garde les feuilles dans sa main sans oser commencer à les lire: le coffre toujours fermé, l’interdiction d’aller à Mafate, ces pages anciennes portant l’écriture de son père... Elle se sent angoissée.
Oui elle a peur. Et il n’est pas là pour l’aider.
L’envie la prend de tout ranger dans le coffre et de le refermer puis, elle se ressaisit. « Si tu lis cette histoire c’est que je suis parti. Tu ne comprendras pas. Tu vas m’en vouloir beaucoup. Je pourrais te dire que je regrette. Et c’est vrai pour les autres enfants que j’ai volés là-bas. Mais pas pour toi.
Tu as été ma vie.
Tu n’aurais pas été mieux sans ma folie.
Un jour je sais que tu me pardonneras. Tu vas être malheureuse. C’est ta vie. Il faut que tu saches. Que tu acceptes comme ceux qui vivent un divorce ou une infirmité. Voilà. Il faut que je commence.
A la fin de mes études j’ai choisi de partir. Le service militaire m’attendait depuis longtemps. J’ai opté pour la coopération. Avec elle j’ai connu l’Afrique et aussi Madagascar. J’ai soigné comme j’ai pu. J’ai vu mourir beaucoup.
Je ne pouvais rentrer dans l’Europe douillette. J’ai voulu vivre à la Réunion. Dans cette île perdue dont l’histoire étonnante convenait à mon envie de servir. La décolonisation était loin d’être achevée malgré les lois qui en faisaient un département. Il manquait des routes. La plupart des villages étaient sans eau propre et bien sûr sans électricité. Les enfants n’allaient pas tous à l’école. Les médecins étaient rares.
Je remplaçais mes confrères en congé.
J’ai ainsi parcouru tous les écarts de l’île. J’ai marché dans les hauts, j’ai erré dans les cirques. J’ai perdu mes repères en vivant ce présent si différent de mon pays. Rien ne peut excuser ce que je vais te dire mais ces années avaient bousculé mes valeurs. Entre deux remplacements, je m’installai à Mafate. J’y connaissais tout le monde. J’étais pour eux le sorcier bien plus que le médecin. Je donnais des conseils. J’apaisais les querelles. Je ne savais pas s’il valait mieux leur apprendre à lire et le monde ou les laisser en quasi sauvages dans leur cocon protecteur.
Mes vérités s’effilochaient, les leurs sont bien ténues... Je suis devenu fou.
En quelques jours sont nés quatre fois des jumeaux. J’ai convaincu sans mal les familles que c’était un grand malheur et que ces pauvres petits ne sauraient survivre. Il fallait en ôter un pour que l’autre se développe.
On me donna quatre enfants.
Je partis comme un voleur.
J’avais aménagé des nids dans des « bertelles » que je suspendis au bout de deux bâtons. Je grimpai au Maïdo puis descendis à Petite France. Je me fis conduire avec mes quatre paquets jusqu’à Saint-Paul où je me procurai du lait. La « Nénène » qui veillait sur ma case m’aida à soigner les petits.
J’avais fait le projet de confier les bébés à quatre familles françaises - je veux dire de Métropole - qui les élèveraient aussi bien que possible.
J’avais vu venir à Madagascar et en Afrique de ces couples stériles en quête d’un enfant qu’on leur donnait en échange de quelques cadeaux ou qu’ils trouvaient dans des orphelinats misérables.
Le projet qui avait germé dans mon esprit malade était de suivre ces enfants pour comparer leur développement, tant physique qu’intellectuel, avec celui de leur frère ou soeur demeuré à Mafate.
J’ai voulu revenir en arrière quelques jours après l’enlèvement. J’ai retrouvé les familles que j’ai tenté de convaincre de reprendre leurs petits. Ils ont tous refusé. Ayant déclaré la naissance d’un seul enfant ils avaient bien trop peur d’annoncer aux autorités la découverte d’un second. Je proposai de prendre en charge cette démarche mais ils étaient convaincus du risque d’élever des jumeaux. Ils m’assurèrent même que pour protéger leur enfant ils élimineraient l’intrus.
Je dus les emporter encore. Je les confiai à l’organisation que j’avais servie au cours de ces années passées loin de France. Ils partirent de Madagascar où je les menai en cargo pour mieux brouiller les pistes.
Je t’ai dit le plus horrible mais pas le plus difficile.
Je ne laissai là-bas que trois de ces petits. Le quatrième était resté à Saint-Paul d’où je l’emportai à Saint-Denis. Pour bien brouiller les pistes je laissai la maison et aussi ma « Nénène ».
A Saint-Denis je connaissais une jeune orpheline que j’avais rencontrée dans une pharmacie où elle travaillait. Nous étions devenus amis et presque aussitôt amants.
Je lui racontai tout.
Elle voulut venir à Mafate. Je revis les familles pour la dernière fois. Je n’étais plus leur ami. Je n’y suis plus allé.
Tu as bien sûr compris ce qu’il me reste à te dire.
C’est toi que j’ai volée là-bas.
Ta mère t’a déclarée avec un peu de retard, ce qui arrivait souvent alors. Nous nous sommes mariés quelques jours plus tard. Tu étais notre fille. Je ne l’ai jamais regretté.
Nous t’avons rendue heureuse. Beaucoup plus j’en suis sûr que si tu étais restée dans ce trou. Je te dois mon bonheur. Ta mère t’aima tendrement. Elle souhaitait des enfants nés d’elle. Je ne le voulais pas. Tu devais rester seule.
J’ai été plus près de toi qu’aucun père ne l’a jamais été. Qu’importe le sang ou l’hérédité. Je t’ai appris tout ce que je savais. Tu m’as changé par tes remarques et tes critiques, tes sourires et tes douleurs.
Je suis plus fier de toi que de tout ce que j’ai pu faire d’autre.
Et puis il y a eu Pierre et Sylvie et Hervé.
Aurais-je dû me taire?
Comme j’ai hésité! J’ai déchiré tant de pages où je racontais cette histoire. Et je la récrivais. Certain que tu devais savoir. Il s’agit de ta vie. De ce qui t’a faite comme tu es.
Tu vas avoir mal au début. Tu vas me détester. Et tu te retrouveras. Tu me retrouveras aussi. Comment imaginer qu’un jour Sylvie ou Hervé puisse décider de vivre avec un cousin, un oncle ou une tante en ignorant tout?
Tu es forte. Tu n’es plus une enfant. Tu as une famille, un métier, des amis.
Je suis certain qu’un jour tu me choisiras comme père.
Je n’ai jamais cherché à retrouver les trois autres. Tu pourras les situer ainsi que leurs parents. Ta soeur doit te ressembler. Les familles chinoises sont rares à Mafate. Est-ce un engagé qui s’enfuit un jour parce qu’il était trop maltraité? A-t-il refusé de partir à la fin de son contrat? Tu ne le sauras sans doute jamais parce qu’ils racontaient peu leur vie à leurs enfants. Et qu’importe après tout. Ce qui compte c’est ce que nous faisons nous-mêmes et non l’histoire de nos ancêtres. Tu trouveras peut-être une aventure plus étonnante encore que celle que je viens de te raconter. La Réunion est peuplée de ces gens arrachés à l’Afrique, à l’Inde, à la Chine ou à Madagascar. Vendus par leurs frères ou enlevés, rejoignant ici de pauvres Européens chassés par la famine ou bandits en fuite.
Mon intervention n’a modifié que ton histoire personnelle. Ces trente années auraient été très différentes. Tu sauras bientôt ce qu’aurait été ton destin si je n’étais pas venu.
Je ne suis pas fier de moi.
Je n’ai jamais compris ce qui me perturba ainsi. Je me suis repris bien sûr. Mais le désordre était là. J’ai désuni des familles à jamais. Je n’attends ni pardon ni compréhension. Je sais que tu dépasseras tout ça pour vivre ta vie retrouvée. Celle qui n’est qu’à à toi. Celle que tu construis avec ton mari autour de tes enfants.
Ta vie t’appartient.
Personne ne connaît ton histoire. Même pas Jacques qui sait tout de moi. »
Marie range machinalement les feuillets dans l’enveloppe. L’envie de les détruire monte en elle, comme si en brûlant les mots elle effaçait ce qu’elle vient de lire.
Rien ne s’effacera plus. Tout est brisé. Définitivement.
Cette fois ils sont bien morts.
Elle retourne les trois visages contre le bureau.
Elle ne veut plus les voir. Plus se voir. Elle n’est plus personne.
Elle doit savoir d’où elle vient pour se retrouver. « Je rentre chez moi » dit-elle à Jacques qui s’avance. « Je ne serai pas là pour l’incinération. Pierre t’aidera. »
Elle pleure contre l’épaule de l’ami de toujours. « Toi au moins tu ne m’as pas menti. Je te garderai toujours. » « Ressaisis-toi » dit-il sans bien comprendre. « Pense à ton père... » « Ah! Non! S’il te plaît! Ce n’était pas mon père! Il m’avait volée! »
Elle court vers sa voiture et démarre rageusement.
Jacques téléphone à Pierre pour lui dire ce départ et combien Marie est bouleversée.
Quand la voiture entre dans la cour, son mari est sous la varangue. Elle se blottit dans ses bras et reste silencieuse. Elle ne pleure plus. Quelques hoquets rappellent les sanglots qui l’ont secouée tout au long de la route.
« Je ne suis pas sa fille. Ils n’étaient pas mes parents. »
Il caresse son visage sans parler.
« Ça ne te fait rien de ne pas connaître tes beaux-parents, mon hérédité? »
« Je n’ai pas épousé une hérédité. C’est toi que j’ai choisie. Je suis toujours heureux que tu m’aies accepté. Le reste... »Il accompagne cette fin d’un geste montrant le peu d’importance qu’il attache à la question.
« Mais je suis aussi faite de cette histoire. De la vie de ces gens que je ne connais pas. De ces passés, de... »
« Tu sais que non. C’est ton vécu qui compte. Ce que tu as fait. Ce que tu as choisi ou rejeté, construit ou effacé. L’histoire des autres, parents ou cousins, c’est leur affaire. Jusqu’à ce jour elle n’est pour rien dans ta vie. »
« Ce n’est pas vrai. Il faut que je sache. Que je retrouve mes racines. Je vais commencer aujourd’hui. Je te laisse les enfants. J’ai besoin de réfléchir. De savoir où j’en suis. »
« Tu sais que je t’aime et que nous avons besoin de toi. »
« Moi aussi je t’aime. J’ai tellement besoin que tu comprennes... »
Ils restent longtemps l’un contre l’autre, puis Marie se lève: « Je vais marcher un peu. Je rentrerai ce soir. Je vais vers Roche Écrite. Je descendrai vers Dos d’Ane par la Pointe des Chicots. Je serai là pour le dîner. »
« Tu ne veux pas que je vienne? Cathy veillera sur les enfants. »
« Non. S’il te plaît. Je dois faire le point. La marche et le silence m’aideront. »
Son sac est vite prêt.
Pierre la regarde s’éloigner puis retourne à ses visites.
Marie laisse la voiture à l’ombre des cryptomerias. La route ne va pas plus loin. Elle connaît tous les sentiers depuis longtemps. Elle marche vite à l’ombre des grands résineux. Il faut qu’elle se dépense, qu’elle se fatigue. Comme d’habitude, la circulation de son sang, accélérée par l’effort, l’aide à penser mieux. Dès qu’elle est sur un plat ou une courte descente elle se met à trotter. Ça aussi c’est à lui qu’elle le doit. C’est ainsi qu’ils parcouraient les chemins. Heureusement que ce monstre n’est pas son père. Arracher des enfants à leurs parents pour faire une expérience c’est digne des nazis!
La colère l’envahit et lui fait presser le pas. Son souffle devient court. Elle ne pense même plus, répétant à voix de plus en plus haute: « c’est monstrueux! Monstrueux! Monstrueux! » Elle suffoque. Elle s’assied un moment. La paix du sous-bois la pénètre. Elle est dans la forêt des hauts avec son fouillis d’arbustes et de lianes. Elle les connaît tous même si elle a oublié leurs noms.
Des voix l’arrachent à sa quiétude. Elle s’éloigne du sentier. Ne voir personne. Ne pas sentir le regard des autres. Comme s’ils savaient!
Elle reprend son allure et arrive au refuge. Il est fermé. Tout est tranquille. Le groupe qui descendait a dû y passer la nuit.
Elle monte vers Roche Écrite à travers les arbrisseaux. Quittant à nouveau le sentier elle s’approche de la ravine. Le gouffre est à ses pieds. Des centaines de mètres plus bas serpente le ruisseau. Voilà un bout de Mafate. « Mafate se mérite » disent les prospectus. On n’y accède qu’après des heures de marche. Pas de route. Pas de véhicule. Même pas de moto. Seuls les hélicoptères promenant les touristes ou portant les matériaux troublent le silence.
C’est là chez elle.
Elle a souvent vu ces pitons et ces ravines, ces petits lopins cultivés autour des cases en tôle. Elle se souvient du temps où les toits étaient de vétiver ou de palmes.
Elle attend une émotion particulière, un élan,... et c’est le vide. Quand elle préparait son professorat d’éducation physique elle venait ici une ou deux fois par semaine. C’était son entraînement préféré. Elle connaît chaque détail de ce paysage, chacune des pauvres cases là-bas... Et c’est dans l’une d’elles qu’elle est née. Ses parents sont là en bas. Ses frères, ses soeurs et ses neveux.
Les parents de Jean sont morts il y a bien longtemps, sa mère était une jeune sans famille que les parents de Pierre avaient accueillie comme leur fille. Ils sont si loin.
Sur l’un de ces îlets vivent les siens. Chinois bien sûr. Ou peut-être métis. Comme elle avait cru l’être, fille d’une chinoise et d’un européen. « Mon Eurasienne » disait-il. « tu es riche de toutes les histoires, de toutes les cultures, toutes les religions et toutes les découvertes. Le monde t’appartient. Tu es partout chez toi. »
Elle était fière d’être cette métisse.
Elle n’avait pas souffert du racisme que doivent affronter ceux qui sont différents par la couleur ou la langue. Elle était fille de notable et ça dominait tout. Oh! Bien sûr, là-bas, en France, il lui était arrivé de subir les moqueries de quelques crétins parlant de son « rire jaune », ou bien de ses « yeux coincés ». Elle ne relevait pas, sûre d’être belle et plus intelligente qu’eux.
Elle était Mafataise.
Ses ancêtres reposent en Chine ou au Viet Nam. Ses aïeux ont été arrachés à leur famille. Ils ont dû quitter tout ce qu’ils avaient connu. Liés par des contrats, poussés par la famine ils étaient venus pour ne plus repartir. Au lieu de s’installer comme épiciers ou commerçants, ils avaient fui encore jusqu’au fond de cette prison. Enfermés par ces remparts, coupés des autres hommes, ils avaient défriché cette terre abandonnée.
Cette histoire est la sienne. Elle doit les rencontrer. Retrouver la trace de ces déracinés qui l’ont faite ce qu’elle est. Son passé est là-bas. Là-bas elle comprendra.
Marie Juge née Pourchet. Elle reste épouse Juge mais Pourchet ce n’est pas elle. Ces villages corréziens parcourus dans la joie, ces fausses retrouvailles avec un passé connu, tout ça n’était que mensonge. Les vêtements d’une autre qu’elle avait endossés les croyant siens.
Elle est ici chez elle. Cette flore est la sienne. Ce relief tourmenté sorti du vieux volcan taillé par les cyclones, c’est bien là qu’elle est née.
Elle est fille d’ici!
La fraîcheur de cette fin d’après-midi d’août la ramène à la raison. Elle commence à descendre en courant et sautant. L’attention nécessaire au choix de ses foulées interdit de penser. Le plaisir de sentir son corps actif domine tout autre sentiment au long de la descente.
Elle arrive épuisée. Les enfants sont à table. Pierre ne lui dit rien.
Elle embrasse les petits et file se doucher.
Elle les retrouve enfin et se sent bouleversée. Ces trois-là sont sa vie. Bien plus qu’aucun passé.
Elle s’assied à sa place et prend la main de Pierre. « Ça va mieux tu sais. Viens. Je vais tout te dire ».
Habillés chaudement ils sortent sous la varangue. Dans le calme de cette nuit tropicale qui remplace soudain le jour elle dit ce qu’elle a appris. Pierre ne parle pas. Il sait bien que les mots ne suffiraient pas à la réconforter. Plus tard. Quand elle pourra entendre. Ce soir il lui faut une oreille et aussi une main.
Il a questionné Jacques qui ne pouvait pas comprendre. Jean et lui avaient fait leurs études ensemble. Ils ne s’étaient séparés que pour ses années africaines. Après avoir débuté dans un hôpital il avait choisi de rejoindre son ami dans cette île si belle où les médecins étaient rares.
Et il était resté.
Jamais, non, jamais il n’aurait pu penser que Marie ne soit pas sa fille. Ils ont longtemps parlé près du corps de leur ami.
Avant d’être son beau-père, Jean était son ami. Il l’avait rencontré pour un remplacement. Il l’avait accueilli dans sa maison Dionysienne. Marie faisait alors ses études à Montpellier. Lorsqu’il s’était installé dans le sud de l’île il revenait souvent retrouver ses amis.
Marie parle à nouveau: « Je vous aime et j’ai besoin de vous, mais il faut que j’aille vers ma famille. Que je sache d’où je viens. Je verrai moins les enfants, mais ce sera mieux pour tous. Je suis trop possessive. et... pardonne-moi ». « J’avais pris les billets pour que vous partiez demain. Je vous aurais rejoints dans quelques jours. Si tu veux rester un peu, mes parents seront heureux d’accueillir les petits. Ils peuvent voyager seuls. Tu feras tes recherches sans avoir de soucis ».
Elle l’embrasse et ils rejoignent les enfants.
Le matin ils font les derniers achats. Elle ne veut pas revenir à la maison de Saint-Denis. Pierre n’a pas insisté pour qu’elle l’accompagne au crématorium. Une foule considérable assiste dans un profond silence à la dispersion des cendres du Docteur Pourchet. Ils sont nombreux ceux qu’il a aidés. Professionnellement, bien sûr, et souvent au-delà. Chercher un logement, obtenir un secours, procurer un emploi...
Il aurait pu faire carrière en tant qu’homme politique. La plupart des partis l’avaient sollicité. Ses ambitions étaient autres. Les discours l’ennuyaient, les inaugurations et les vins d’honneur aussi.
Il avait voulu faire. Agir. Réfléchir sereinement et mener sa vie à sa guise en toute liberté.
La foule n’attendait rien de cet hommage rendu à un ami qui allait leur manquer comme il manquerait à Jacques et Pierre. Ceux qui les connaissaient bien pensaient que Marie devait être très éprouvée pour être absente. Ils étaient si unis.
Après avoir partagé encore une fois le soleil de l’après-midi dans le lagon de Saint-Gilles où ils avaient joué tous les quatre, Pierre les conduisit à l’aéroport.
Les petits étaient ravis de partir seuls. L’hôtesse qui tentait de les rassurer avait vite été délaissée. L’avion, ils connaissaient. Chaque année ils le prenaient deux fois pour aller en Auvergne chez leurs grands-parents. Cette fois c’était la fête.
Les parents étaient fiers de les voir si sûrs d’eux. Fiers de leur éducation qui les rendait autonomes, et malheureux aussi. Ils les auraient voulus un peu émus quand même à l’idée de les laisser. Ils n’étaient qu’impatients de monter dans l’avion.
Une larme avait coulé sur la joue de Marie. Pierre avait le coeur serré. Voir partir les enfants le jour même où Jean... Et Marie si malheureuse...
La nuit des parents fut agitée. Celle des enfants aussi qui ne voulaient pas dormir pour mieux profiter de tout. Du cinéma bien sûr et des écouteurs radio, apprécier le repas, demander des boissons, se promener librement dans toutes les allées, faire de nouveaux copains, jouer... enfin tout ce qui était interdit d’habitude.
Les grands-parents rassurèrent Marie et Pierre qui se sentirent l’esprit plus libre.
La mort de Jean laissait ses associés seuls face au travail. Ils devaient accepter ce surcroît dans l’attente d’un remplaçant. « C’est aussi bien » dit Marie « Je veux aller là-bas. Je veux voir. C’est un chemin que je dois faire seule. Ce sont mes premiers pas. Je ne sais pas comment te dire... » « Appelle-moi si tu décides de ne pas rentrer ce soir. Et dis-toi que je t’aime. Que ta vie ce sont tes enfants. Je peux te rejoindre en une heure. J’ai prévenu Daniel, à force de survoler Mafate il le connaît comme sa poche ». « Que veux-tu qu’il m’arrive? »
Elle monte la route vers Petite France. Le ciel est dégagé. Il va faire beau. Elle gare la voiture près du chemin qui conduit à la brèche. Son sac est prêt. Elle peut rester plusieurs jours.
Des touristes la rattrapent. Il faut qu’ils aillent vite. Puisque le guide annonce trois heures ils doivent mettre moins pour le raconter à leurs amis. Ils n’ont sans doute qu’une semaine à consacrer à la Réunion, alors, chaque jour, il faut abattre une bonne ration de kilomètres pour prendre un maximum de photos.
Le passage incessant des hélicoptères est beaucoup plus gênant que ces touristes trop pressés. Ils surgissent des crêtes, plongent dans les ravines, contournent les pitons, stoppent à l’aplomb des points de vue... Ils emportent les grands voyageurs qui « feront » la Réunion en trois ou quatre jours. Ils achèteront aussi des cassettes qu’ils imposeront à leurs parents et amis en arrêtant l’image pour préciser les endroits survolés. Ils auront tout compris dans les moindres détails de la vie des habitants comme de la géologie. Ils seront intéressants pour le club de troisième âge, leur épicière et leur coiffeur. Ils s’en persuadent au moins en attendant de repartir pour une autre aventure hors de leurs pantoufles.
Ils connaissent le monde.
Marie entend la voix de Jean qui se moquait ainsi.
Elle ne voit plus le panorama surprenant. Accélérant la descente elle dépasse les promeneurs déjà fatigués par les marches irrégulières taillées dans le rocher que les torrents ont érodé. En été le chemin est souvent occupé par l’eau qui dévale les pentes. Il faut alors en reconstruire des pans entiers. Cette tâche permet aux Mafatais de gagner un peu d’argent.
Elle arrive à la croix qui signale la brèche. Á gauche l’Ilet des oranges et les Lataniers. Elle continue à droite sur le sentier de Roche Plate.
Elle se rafraîchit au filet d’eau qui descend des falaises et atteint les premières cases fleuries. L’épicerie est signalée. Déjà sept ou huit touristes sont assis sur des chaises. Ces mêmes chaises de plastique bon marché qui ont envahi le monde. Ici, dans ce lieu si éloigné de tout, leur blancheur est encore plus agressive.
Certains jouent avec les chiens, d’autres tentent de parler aux habitants. En période plus calme on aime bien venir à l’épicerie quand on y voit un randonneur. Là c’est beaucoup trop. On se croirait au Mont Saint-Michel en plein mois d’août.
Marie observe.
Reconnaîtra-t-elle ses parents?
Sa soeur doit lui ressembler. Elle est cette moitié qui lui a tellement manqué.
Celle à qui elle aurait confié ses angoisses, ses plaisirs et ses espoirs. Celle qui aurait su l’écouter, la comprendre. Elles auraient communiqué dans le langage secret des jumeaux. Elles se seraient toujours comprises.
Elle n’aurait jamais été seule.
On aurait dû ne pas les distinguer et voilà qu’elle a peur de ne pas la reconnaître. Se reconnaître.
Les Mafatais qu’elle voit sont tous assez petits, un peu bronzés mais pas vraiment noirs. On dirait des Malgaches.
Ils sont encore six cents. Ils ont été le double. Et si sa famille était partie comme tant d’autres ont dû le faire?
Elle mettra le temps qu’il faudra mais elle les retrouvera.
Au départ des touristes elle entre dans le magasin. La petite pièce offre aux regards des boîtes de conserve parmi les sucreries, les bouteilles, les tee-shirts, les crayons et autres souvenirs.
Une toute jeune fille attend derrière le comptoir. Elle répond à peine à son bonjour, sans sourire ni expression particulière d’accueil. Elle ne la suit même pas du regard, absorbée par quelque chose que Marie ne voit pas.
Des enfants entrent en riant et se servent de sucettes. Une petite vieille les rejoint et parle du temps avec la vendeuse, du temps et des marcheurs qu’on voit partout.
Marie comprend le créole même si elle le parle peu. Elle l’a appris avec sa mère et ses camarades. Elle n’a jamais pu adopter une position tranchée entre les pro et les anti créoles. Ils sont nombreux encore à ne parler que ça. Les jeunes l’utilisent de plus en plus comme un refus de l’ouverture et de cette civilisation qui ne les accueille plus, les abandonnant sans travail ni ressource.
Le créole d’ici diffère par certains mots de celui de Saint-Denis. L’accent non plus n’est pas le même.
C’est la première langue qu’elle a entendue, ici, dans un îlet. C’est en créole qu’on a répondu à ses premiers cris.
Elle revient boire son Perrier sur la petite terrasse en ciment. Un chien se couche près d’elle en attendant ses caresses. Les volailles vont et viennent à la recherche des miettes que les marcheurs ont laissé tomber de leurs sandwiches.
Le calme est revenu. On n’entend que les coqs et l’aboiement d’un chien qui veille sur son territoire et le fait savoir au monde.
Autour plus rien ne bouge. Elle se sent apaisée. C’est là qu’elle aurait dû vivre. Loin de la bousculade et du bruit. Dans le recueillement et la tranquillité.
Un grondement l’arrache à ses pensées. C’est un hélicoptère qui plonge de la crête. Le vrombissement se heurte aux pentes qui le renvoient d’une paroi vers l’autre amplifiant les bruits qui ne peuvent s’échapper que vers le ciel.
Encore une poignée de voyeurs qui s’exclament là-haut: « Que c’est beau! Quelle paix! Ah! Le bonheur de vivre loin de tout! »
Quelques minutes leur suffiront pour connaître Mafate. Ils ont entendu le commentaire vantant l’hospitalité des habitants, ces descendants des « marrons » et des petits blancs sans terre tolérés ici par l’Administration après bien des révoltes.
Marie mange une orange et se remet en route pour fuir un groupe qui monte de la ravine.
Elle n’est plus impatiente. Elle a un peu peur. Elle se met à marcher d’un pas rapide pour ne plus penser à l’accueil qui lui sera fait. Elle avance sur un sentier qui s’éloigne des maisons. Elle monte vers la falaise au milieu des éboulis et trouve un abri sous une roche. Les nuages coulant du Gros Morne ont envahi le cirque. Avec eux la fraîcheur de cet hiver austral enveloppe Marie. Elle s’habille chaudement et s’adosse au rocher. Le sommeil la prend et avec lui les rêves. C’est le froid qui la réveille, et la faim. Elle entre dans son duvet puis mange un sandwich.
Il est déjà bien tard. L’après-midi s’achève. Brutalement c’est la nuit. Il n’y a pas ici cette longue hésitation qui du jour à la nuit invente le crépuscule. Les hautes parois accélèrent encore ce phénomène tropical.
Elle n’a ni lampe ni briquet. Il est hors de question qu’elle parte sur le sentier dans le noir. Elle grignote un gâteau et s’arrache à regret à son cocon protecteur pour satisfaire un besoin trop longtemps réprimé. Une petite pluie fine la fait frissonner. Elle retrouve le duvet bien chaud sous l’abri du rocher.
Les bruits s’éteignent, absorbés par la nuit et la pluie. Un chien rappelle de temps en temps au monde qu’il veille.
Elle n’a plus froid mais se sent prisonnière. Comment sortir si...si quoi? Elle va devoir affronter ses vieilles angoisses. Elle n’a jamais aimé la nuit peuplée de monstres et de sorcières. Les méchants de ses contes l’attendaient dans les coins sombres. Cette peur enfantine a évolué pour devenir le malaise qu’elle domine toujours mal quand la lumière s’en va. Elle n’en parle à personne pour ne pas afficher de faiblesse. Les claustrophobes et autres sujets au vertige sont des victimes d’une affection reconnue alors qu’être mal la nuit c’est avoir peur. Ce qu’elle ressent est un malaise comparable à celui qui l’empêche d’approcher du garde corps en béton interdisant les chutes. Son intelligence lui dit qu’il n’y a pas de risque, mais quelque chose de profond lui fait fuir les serpents, le vide et surtout la nuit. Instinct de survie plus fort que la raison il a résisté à tout.
Elle sait qu’elle n’est pas la seule, surtout sur cette belle île où la nuit est peuplée de tout ce qui peut nuire. Les assassins bien sûr et les jeteurs de sorts et tous les méchants que la lumière effraie.
Les murs où poussent les tessons de bouteilles, les grilles cadenassées la nuit, les chiens dressés pour tuer patrouillant autour des maisons closes sont autant de signaux confirmant l’étendue de cette peur.
Plus rien ne bouge depuis le départ du soleil.
Quelques lumières clignotent et meurent aussitôt. Le peu d’électricité distillé par les panneaux solaires ne saurait être perdu pour égayer la nuit. Chacun est rentré à l’abri de ses tôles laissant le mal rôder dehors. Seuls quelques campeurs n’ayant pu trouver place dans les refuges envahis par les aoûtiens se retrouvent dans leurs tentes ou sous la froide pluie. Ils apprennent ainsi que l’été européen correspond à l’hiver de l’hémisphère sud et que les nuits tropicales peuvent être fraîches quand on est en altitude.
Marie sait qu’elle ne risque rien. Les promeneurs n’ont rien de dangereux. Une brigade de gendarmerie passe les vacances dans le cirque. Mais... C’est autre chose... Au delà de la raison.
Un crissement la fige. Tous ses sens sont en éveil. Ses oreilles bourdonnent. Ses yeux scrutent la nuit. Elle respire à petits coups pour trouver des odeurs.
Elle se force à bouger mais se raidit aussitôt, tendue par l’angoisse.
La nuit passe ainsi, coupée de somnolences. La ligne du Gros Morne dessinée sur le ciel lui annonce le jour qui s’impose soudain. Les hauteurs s’illuminent. Le cirque est réveillé par les coqs se claironnant la nouvelle. Des bruits naissent partout. Les chiens aboient leur soulagement, les cabris demandent leur ration, les poules et les canards veulent qu’on les libère.
Un tonnerre soudain brise les derniers rêves: le premier hélicoptère vient d’entamer la ronde.
Marie s’étire et boit deux gorgées d’eau. Elle mange une orange en faisant quelques pas, détendue malgré sa nuit difficile.
Sa première nuit à Mafate.
Ce matin tout va bien.
Elle n’a pas appelé Pierre la veille. Elle doit trouver un téléphone.
Alors qu’elle passe un bras dans la bretelle du sac à dos elle entend un bruit au-dessus d’elle. Elle monte et découvre une « case la misère » comme on dit pour ce qui remplace les paillotes anciennes: quelques tôles fixées sur des rondins. C’est la porte en s’ouvrant qui a raclé la roche.
Pas de chien ni de volaille autour du misérable abri. Un petit homme apparaît marchant cassé en deux. Il ne se retourne pas quand Marie le salue. Elle attend qu’il revienne et lui parle à nouveau. Le vieillard protège ses yeux de la main. Il sent l’aigre et la fumée. Il doit avoir cent ans. « Qui es-tu? » lui demande le vieux. « Marie. Je m’appelle Marie et je me suis perdue. » Elle a parlé en créole en forçant sa voix. « Personne ne vient jamais. Le chemin ne se voit pas. Entre. Je peux te donner de l’eau. »
La jeune femme le suit dans l’abri qu’il traverse pour rejoindre une construction plus petite. Une casserole est posée sur un feu dont elle détourne la fumée qui n’a d’autre issue que la porte. C’est la cuisine.
Marie s’assied entre les deux constructions sur une pierre plate. Le vieux apporte la casserole et deux verres noircis. Il s’assied face à elle et verse le breuvage. Une odeur de café traverse la fumée.
L’homme a les yeux bridés perdus au milieu des rides.
Ces yeux! Ces cheveux encore noirs! Et si... « Je suis une chinoise. Enfin je crois. Et vous? On dirait aussi... » « Oui. C’est ce qu’on disait quand je ressemblais à un homme. » « Vous vivez seul ici? » « Oui. J’ai voulu rester. Je n’ai aucun besoin de ces maisons nouvelles avec leur télévision. C’est ici que je suis né. C’est ici que je vais mourir. » « Vous n’avez pas d’enfant? » « Oh! Si. J’en ai eu beaucoup. Sept ou huit, je ne sais plus. Mon fils est mort quand le grand cyclone a cassé la montagne. Il ne reste que ma fille. » « Quel âge a-t-elle? » « Peut-être bien trente ans. Oui. C’est à peu près ça. » Marie sent son coeur s’affoler. Un vieux chinois! Une fille de trente ans!
Elle se souvient de la lettre: « Ils n’ont pas voulu reprendre les bébés. Ils avaient peur. » Elle doit le brusquer un peu. « Et l’autre fille qui est née en même temps? »
Il la fixe durement: « Comment tu sais ça toi? Tu es une sorcière? Tu es venue me prendre? Tu ne me fais pas peur. Je suis prêt à partir. »
Il la regarde en silence. Longuement. Il se lève et vient s’asseoir près d’elle. « Ce serait toi? Tu es revenue. Tu veux te venger. »
Son père!
Elle a trouvé son père. En fait ce n’est pas un miracle étant donné le petit nombre d’habitants du cirque. « Comment vous appelez-vous? » « Louis. On m’appelle Louis. Tang. Comme la bête. On dit que c’est un nom chinois. Toi, d’où viens-tu? »
Comment lui raconter? « J’ai vécu à Saint-Denis. Et aussi un peu en France. J’ai deux enfants, un garçon de sept ans et une fille de cinq. Je suis professeur et mon mari médecin. Parlez-moi de ma soeur. Est-elle encore ici? » « Oui. Elle habite une maison neuve en bas. Avec tout le confort. Elle a aussi des enfants plus grands que les tiens. Elle est mariée avec un grand cafre qui s’appelle Hoareau. » « Où est votre femme? Ma mère? » « Elle est morte il y a longtemps. Á la naissance d’un garçon. Depuis c’est plus pareil. Ta soeur était déjà partie. Et mon fils a disparu, volé par la montagne. Je suis tout seul. »
Elle est donc née ici. Sous le Maïdo. En face, c’est Roche Écrite et plus loin Saint-Denis.
Pierre! « Où pourrais-je téléphoner? » « Là. Juste en bas. Au gîte. Tu veux que je te suive? » « Non merci. Le chemin est trop difficile. Je vais revenir. Voulez-vous que j’aille à la boutique acheter quelque chose pour midi? » « Non. Il me reste du riz. Aussi des haricots. Si tu veux de la viande... moi je n’en mange pas. »
Elle voudrait l’embrasser. « Je vous laisse mon sac. Je reviens tout de suite. »
Elle court dans le sentier et trouve sans peine le refuge. Des marcheurs sortent déjà pour profiter du petit matin.
Le soleil éclaire le rempart Ouest. Les sommets des pics en sont illuminés. Les ombres fuient les gorges les plus profondes. Quelques filets de brume coulent du Gros Morne.
Le gardien du gîte à qui elle s’adresse en créole l’autorise à prendre le téléphone.
Pierre est dans sa voiture. « J’ai appelé Daniel. Il est prêt à m’emmener. J’ai eu du mal à m’endormir. J’attendais ton appel. » « Pardonne-moi. J’étais sur un sentier quand la nuit est venue. Je n’ai pu rejoindre le village. Je suis restée sous un abri. Je n’ai pas dormi beaucoup. Tu sais comme je suis mal dans le noir... Et j’étais seule. » « Tu vois que j’aurais dû venir. Je serai là-bas dans une heure. » « Non. Il faut que tu t’occupes de tes malades. J’ai retrouvé mon père. J’ai passé la nuit sur le sentier qui mène à sa case. Il est vieux et pauvre. C’est là que je suis née. Je vais voir ma soeur tout à l’heure. C’est ... irréel. Je suis heureuse, bouleversée, comme si je vivais un rêve. » « Je vais venir ce soir. Daniel reviendra me chercher le matin. Jacques assurera la nuit. Tu ne seras pas seule. » « Mais je ne suis pas seule. J’ai mon père, ma soeur, mes neveux... Il s’appelle Tang. Il a l’air si vieux. Il est sans doute malade. Il vit près de Roche Plate. Presque sous le Maïdo. J’ai besoin de temps. C’est un chemin que je dois faire seule. Ta présence les effraierait. Nous sommes si différents. Ma soeur s’appelle Hoareau. Je téléphone du gîte qui est tout proche. Je suis en sécurité. Tout est compliqué mais à la fois tellement simple. Il faut que je me retrouve. Je t’appelle bientôt. Je t’aime. J’ai besoin que tu me comprennes. »
Elle remercie le gardien qui est resté tout près. Il a tout entendu bien sûr. Qu’a-t-il bien pu comprendre?
Quand elle sort du refuge le soleil l’éblouit. Il est déjà très chaud. Elle ôte son coupe-vent et un de ses pull-overs. Elle retrouve l’odeur du feu prisonnière de ses vêtements.
C’est ici chez elle!
Au pied de ces falaises elle se sent oppressée. Abritée aussi. C’est comme un immense nid qui emprisonne et protège.
Le vieil homme est assis au soleil. Il a l’air d’apprécier cette chaleur soudaine qui pénètre son corps. Son visage éclairé paraît un peu moins vieux.
Son père!
L’image de Jean passe qu’elle ne veut pas garder. « J’ai parlé à mon mari. Il se préparait à venir. » « Où est-ce qu’il habite? » “Á Saint-Denis. Au Brûlé. » « Saint-Denis j’y suis allé quelquefois quand j’étais capable de monter là-haut. C’est trop de bruit et de gens, de voitures et de maisons. Est-ce qu’il travaille? » « Oui, il est médecin. » Elle le lui a déjà dit. Il ne se souvient pas. « Ah! Bon! C’est un Docteur! Comme celui qui t’a emmenée quand tu étais petite. » « Il m’a élevée. Il est mort renversé par une voiture. Il y a trois jours. C’est là que j’ai appris. Nous étions quatre bébés. Savez-vous d’où venaient les autres? » « Je l’ai su. A quoi ça sert maintenant? Il y a le frère d’Axel. Axel Hoareau. Le mari de ta soeur Luce. C’est le plus grand cafre de Roche Plate et peut-être même de Mafate. Il est grand et fort. S’il était aussi courageux... Mais c’est le rhum qui lui prend sa force. Surtout depuis que le facteur apporte de l’argent à tout le monde. Ils n’ont plus besoin de travailler. C’est pour ça que j’ai arrêté les poules et le cochon. Mais moi je suis vieux. Les jeunes c’est pas pareil. Il faut qu’ils travaillent. Á rester toute la journée comme ça ils n’ont plus de goût à rien. Alors ils boivent. Et ils font des choses pas belles. »
Un silence s’installe
.
Marie veut tout savoir mais elle doit ménager le vieil homme qui n’est pas habitué à parler. Ses vêtements sont usés. Son pantalon est même déchiré aux genoux. Il marche pieds nus. Le soleil marque les rides que soulignent quelques poils mal coupés. Sa peau est grise sans qu’on sache si c’est la poussière des jours précédents ou la couleur apportée par les ans. Les fines mains aux articulations de rhumatisant sont terminées par des griffes noires. « Quel âge avez-vous? » « Soixante sept. Mais beaucoup comptent double. Á force de porter des charges sur ma tête, mon dos s’est tout cassé. C’était dur tu sais d’aller chercher l’eau, de cultiver tous les bouts de terre que les gardes nous laissaient. On a toujours été pauvre. C’était dur mais on ne s’ennuyait jamais. »
Son regard se perd vers des souvenirs qu’il veut garder pour lui. Marie a lu leur histoire. Ces années misérables où l’administration hésitait. Pour stopper l’érosion qui conduisait les torrents à envahir le Port en charriant des tonnes de roches et de boues il fallait chasser ceux qui brûlaient la forêt activant l’usure des sols. De durs affrontements opposaient ceux qui ne voulaient pas partir, ne connaissant rien d’autre, à ceux qui devaient les chasser.
On se contente depuis de les laisser hors du temps. Loin de l’eau qui coule pourtant partout. Sans électricité ni téléphone. Pas de route non plus. Depuis peu, ceux qui savent et décident ont fait un autre choix. Grâce à l’hélicoptère les matériaux arrivent. Les cases s’améliorent. On offre des blocs sanitaires. Le téléphone est venu avec les panneaux solaires. La télévision est là aussi avec Dallas et le monde. La continuité culturelle est évidemment difficile à retrouver. Les moyens de consommer ont suivi le R.M I. et les allocations diverses. On gagne à ne rien faire plus que lorsqu’on travaillait. Elle entendait ces discours à Saint-Denis. Ils ne la concernaient pas. Il s’agissait des autres.
Certains de ses élèves vivent dans des familles où l’alcool et l’oisiveté font de terribles ravages. Mais ici c’est sa famille. C’est son père qui lui parle du mari de sa soeur. Sa famille!
Le manque de sommeil, la fatigue de la marche, le froid de cette nuit ajoutés à tous les chocs de ces jours-ci... Elle se sent dans un monde irréel. Dans un état second. Son corps qu’elle connaît si bien pour avoir tiré de lui le maximum au cours de ses études, ce corps lui-même paraît flotter près d’elle.
Le vieil homme dit: « le riz est cuit. Les grains aussi et les brêdes. »
Elle s’assied sur la pierre du matin. Il dépose une assiette pleine dans ses deux mains tendues. Elle a déjà mangé avec ses doigts comme on le faisait « dans le temps longtemps » et comme on le fait encore les jours de fête.
Des petits piments sont posés sur le bord de l’assiette. Elle n’y touche pas sachant comme ils sont forts.
Elle prend soudain conscience qu’elle est en train de manger avec son père un repas qu’il a préparé. Chez lui. Chez elle ?
Elle imagine les gens qui découvrent là-haut dans leurs jumelles ces indigènes mangeant avec leurs doigts. Plus de mille mètres d’à-pic et des décennies d’écart. Elle se sent bien. La nourriture et le soleil l’engourdissent. « Je vais dormir un peu. Tu vas sans doute partir? » « Oh! Non! Si vous le voulez bien je vais rester. » « Ici on n’a jamais chassé personne. On partage le peu qu’on a. Alors c’est comme tu veux. »
Il entre dans la plus grande des cases et Marie s’allonge dans l’herbe.
Une voix hante son rêve et finit par la réveiller. Elle était avec sa mère qui lui souriait... et... non! « Bonjour Madame. »
Marie s’assied clignant ses yeux éblouis.
Une jeune fille est là qui lui sourit: « Je viens voir mon grand-père. Je ne voulais pas vous déranger. »
Elle se retourne et dit à une femme ronde et sans âge qui arrive en soufflant:
« Maman il y a une dame qui dort près de la case. »
Marie est sûre qu’elles se reconnaissent: « Je m’appelle Marie... et ... » non, elle ne peut tout lui dire aussi brutalement. « Moi c’est Luce et ma fille Mélanie. Vous avez vu le vieux? Il ne doit pas être loin. » « Il dort. J’ai mangé avec lui. Il m’a parlé de vous et de vos frères et soeurs. » « Il n’y en a plus aucun. Ils sont morts en naissant ou tout petits. Le seul qui restait dort là-bas sous les pierres. La montagne est tombée. Il est resté dessous. Un jour on y aura droit aussi. »
Son discours commencé en français se termine en créole. C’est en créole que Marie lui répond: « Pourquoi rester ici à risquer votre vie et ne pas partir vers un endroit plus sûr? »
Luce la regarde, étonnée: « Partir pour aller où? C’est ici qu’on est nés. Ici est notre maison et ... » « Maman vous vous ressemblez beaucoup la dame et toi. Vous avez le même visage. » Marie sourit à sa soeur. Bien sûr qu’elles se ressemblent. Comme de vraies jumelles.
Elle s’approche et prend la main de celle dont elle a toujours rêvé. Cette moitié d’elle-même qui serait aussi une autre. « Je suis ta soeur. Ta soeur jumelle. » « Vous êtes folle ! » Dit Luce en arrachant sa main. « Je n’ai pas de jumelle. Vous n’êtes qu’une chinoise. On se ressemble toujours comme dit mon mari. »
Le vieil homme apparaît disant de sa voix sourde: « Elle a raison. C’est ta soeur. Quelques jours après votre naissance un docteur qui vivait ici nous a dit que les jumeaux portaient malheur. Ils risquaient de mourir ensemble. Il fallait en laisser partir un pour que l’autre vive. Ta mère t’a choisie. Il a emporté l’autre. Quelques jours plus tard, quand il est revenu, il voulait que ta soeur reste avec nous. Nous n’avons pas voulu. Ce matin elle était devant la porte. Elle savait. Axel aussi avait un jumeau. Il est parti avec le médecin. »
Le visage de Luce ne s’éclaire pas un instant. Marie ne sourit plus. Elle a encore dans l’oreille la phrase du vieil homme: « Ta mère t’a choisie. »
Elle n’avait pas pensé à cette évidence: quelqu’un avait dû choisir. Et c’était sa mère. Une mère avait pu laisser partir un de ses bébés en gardant l’autre. Elle l’avait rejetée!
Comment est-ce possible?
Si on lui demandait de sacrifier Sylvie pour qu’Hervé puisse vivre ou l’inverse... Oh! Non! Aucune mère ne saurait faire ce choix!
Luce n’y est pour rien. Sa mère seule est en cause.
Elle s’adresse à la jeune fille: « Comment t’appelles-tu? Quel âge as-tu? » « Mélanie. J’ai quatorze ans. » « Tu vas au collège. » « Ici c’est pas facile » dit la mère « il faut aller à Cilaos pour toute la semaine. C’est trop dur. Et puis à quoi ça sert? Il n’y a pas de travail. A seize ans ils reviennent. On en sait bien assez. » « Mais que... » Marie s’interrompt. Elle doit d’abord comprendre. Ecouter sans juger. En quoi sa vision de la vie serait-elle supérieure à elle des autres ? Les pauvres ont fui les bidonvilles pour s’accrocher aux ravines. C’est plutôt mieux qu’avant. Les cases sont aussi fragiles mais elles sont espacées, nichées dans la verdure. Les entassements ont disparu. On a fait des immeubles plus confortables. Bien sûr on voit des corps dans les rues, couchés à même le sol. S.D. comme on devrait dire d’eux, le F. n’ayant aucun sens qui laisserait entendre qu’ils ont une résidence mobile. Tous ces exclus du système survivent dans les villes. Il vaut mieux être à Mafate menant la vie simple des premiers habitants. Luce et Mélanie sont entrées dans la case du père qui dit: « Viens avec nous. » Ils s’assoient pendant que Mélanie s’affaire à la cuisine. Deux bambins arrivent en courant. Ceux-là sont des jumeaux. Avec deux parents jumeaux eux-mêmes, la probabilité s’est trouvée renforcée. « Combien as-tu d’enfants? » « Six. Ces deux-là suivent une fille qui a trois ans de moins que Mélanie. J’en ai perdu un autre entre les deux. Après vient un garçon et encore une fille. Comme je n’en voulais plus ils m’ont opérée. On est enfin tranquille. C’est bien assez difficile de les faire manger et de les habiller. » Les deux gamins regardent l’inconnue. « Il paraît que c’est ma soeur » reprend alors leur mère. Une soeur qui serait partie quand j’étais petite. Elle nous a retrouvés. » « Un médecin nous a pris. Nous étions quatre petits. Tous les quatre des jumeaux dont les frères et sœurs sont restés ici. Votre père en avait un qui est parti aussi. Cet homme m’a élevée. Il vient de mourir en me laissant une lettre. Alors je suis venue. » « Où habitez-vous? » demande Mélanie. « Á Saint-Denis. Au Brûlé. Sur les hauteurs. J’ai deux enfants qui ont sept et cinq ans. Ce sont vos cousins. Leur père est médecin, moi je suis professeur d’éducation physique. »
Luce rompt le silence : « Qu’est-ce que vous voulez faire? Nous on n’y est pour rien. Même le père n’a pas voulu faire de mal. » « Je voulais vous connaître, vous aider si vous le voulez. Cet homme n’était pas vraiment riche mais il a beaucoup travaillé. Il laisse de l’argent ici et en Métropole. Cet argent est à vous autant qu’à moi ou aux autres. C’est à tous qu’il a fait du mal. Tous doivent en profiter. Vous pouvez vivre dans la maison de Saint-Denis. Je vous aiderai. Vous ne manquerez de rien. Il fait moins froid là-bas, le soleil reste plus longtemps. Pour les enfants ce sera mieux de vivre en ville. »
Elle s’adresse au vieil homme qui les écoute à peine: « Vous viendrez avec nous. Ma maison est confortable. Elle est à l’écart des routes. On entend les oiseaux. » « Oh! Non. C’est ici que je veux mourir. Je n’ai besoin de rien. Je ne dépense même pas tout l’argent que le facteur me porte, Luce et ses enfants prennent ce qui reste chaque mois. Ici je connais tout. Si les petits s’en vont ce sera plus dur, mais je reste déjà plusieurs jours sans voir personne. La boutique n’est pas loin. »
Une larme coule sur la joue du vieil homme qui murmure: « Il me reste à mourir, tout seul, comme une bête. Je savais bien que tu te vengerais. »
Marie ne sait plus que dire. Elle doit apprendre à les connaître, ne rien bousculer. Elle ne veut surtout pas leur faire de mal.
« Où allez-vous coucher? » demande sa soeur. « Je ne sais pas. Le gîte doit être complet. » « Chez nous il n’y a pas de place. Toutes les maisons sont pleines. » « Tu peux rester ici » dit le vieux « il y a un lit. C’est celui où dormait mon fils. » « Merci. Je ne vous dérangerai pas. » « Je suis sourd. Je me couche quand le soleil s’en va et je me lève à son retour. Tu as vu que je n’ai pas l’électricité, même pas de bloc comme les autres maisons. J’étais trop vieux. Je n’en ai pas voulu. » « Veux-tu venir voir Axel et les enfants ? Tu mangeras avec nous. » « Oh! Oui. Je veux bien. Je vais rentrer mon sac et préparer mon lit. »
Elles entrent dans le misérable abri. La roche affleure sous la terre. Un matelas repose dans un coin sur des rondins de bois. Un autre affiche ses taches contre le mur opposé.
Luce le décroche. « C’est là où dormait mon frère. Moi j’étais là-bas. »
Marie déroule son duvet. Elle sera mieux que dehors. Elle va dormir près de son père! Tout va si vite. « Il faut que je descende préparer le repas. Tu viens avec moi? » « Á tout à l’heure » dit Marie au vieil homme. « La porte ne ferme pas. Tu n’auras qu’à la tirer. Je ne t’entendrai pas. Je n’entends que les cyclones ou la chute des rochers quand ils passent trop près. » « Il ne vient pas manger avec nous? » demande Marie à sa soeur. « Non. Il ne vient jamais. Il préfère être seul et manger ce qu’il prépare. Toujours la même chose. »
Ils avancent l’un derrière l’autre sur le sentier qui les conduit vite à la maison. Trois constructions occupent la terrasse cimentée. « Ça c’est le bloc sanitaire. Avec la douche et le w.-c. Ils l’ont mis il y a trois ans. Là c’est la cuisine. »
Marie aperçoit un évier et une sorte de fourneau. « Et là c’est notre case » annonce Luce fièrement en poussant la porte du bâtiment le plus important.
Une table et des chaises en plastique blanc. Une sorte de grand buffet. Un placard. Un lit. Voilà ce que le vieil homme appelle le confort. « Tu as vu, on a la télé! » Les enfants sont assis à même le sol, complètement absorbés par un dessin animé. « Là, c’est la chambre des enfants » dit Luce en poussant une porte. « Chacun dort dans son lit. Deux en bas, deux en haut. Pour le dernier c’est comme un tiroir qu’on sort pour le coucher. Mélanie dort chez la soeur d’Axel qui est seule avec sa fille. Tu ne savais pas qu’on avait tout ça à Mafate. Maintenant on est comme en ville. L’électricité vient des panneaux solaires. Il y en a même un pour chauffer l’eau. Tu vois qu’il ne manque rien. Avec mes allocations et le R.M.I. d’Axel on n’est pas malheureux. »
La porte s’ouvre, poussée par un grand noir qui ne les voit pas. « Poussez-vous les marmailles. C’est l’heure de Coucou c’est nous. » Il prend la télécommande et s’affale sur une chaise. « Axel! C’est Marie. Ma soeur. »
Il ne se retourne pas, fasciné par l’image. « Axel! » « Laisse-moi tranquille! »
Luce prend Marie par la main et vient devant son mari.
Ces yeux injectés de sang, cette peau fatiguée... Bien sûr c’est l’alcool. « Je te dis que c’est ma soeur. Regarde comme on se ressemble. Toi aussi tu as un frère. Il est parti tout petit. » « Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Tu as bu un coup de trop. Tu dis n’importe quoi. »
Il se penche pour suivre son émission. Dechavanne à Mafate! Même cet humour pesant doit passer à côté de ces gens qui ont vécu tant d’années loin du monde. Quel décalage énorme! Comment peut-on se représenter toutes ces choses inconnues? Une image doit chasser l’autre sans signification particulière. Est-ce très différent au fond d’une vallée auvergnate où l’on découvre le Bronx ou dans un chalet des Alpes à l’heure des défilés de mode? Les élites, ainsi qu’on nomme ceux qui imposent leur pouvoir à la télé comme ailleurs, parachutent leurs goûts qui devraient devenir des valeurs universelles.
Marie ne réfléchit plus et suit Luce à la cuisine pour réchauffer le riz et le cari poulet. « Axel boit quelquefois. Le soir il n’écoute rien. Il lui arrive de crier ou même de taper. Le matin ça va. Quand il travaillait au champ tout allait mieux. Il reste tout le jour avec les autres. On avait moins d’argent mais... Bon, c’est prêt. Ça doit être les informations. Comme elles n’intéressent personne on éteint la télé pour économiser l’électricité. »
Elles reviennent, chacune portant une marmite noire qu’elles posent sur la table.
Ils sont tous là, face à leurs assiettes, silencieux. « Alors c’était vrai. Mélanie vient de me raconter cette histoire. Vous êtes ma belle-soeur. Ça alors c’est drôle. Et j’aurais un frère? »
Marie fait à nouveau le récit des quatre enfants partis. Ils mangent sans s’arrêter. Comme si la nourriture devait manquer bientôt. Peut-être ont-ils connu des moments difficiles...
Seule Mélanie utilise une cuillère, les autres mangent avec leur main.
Le repas s’achève en silence. La télévision les accapare pour un film de guerre où les morts s’écroulent partout. Quelle vision du monde peuvent-ils bien avoir? Font-ils la part du vrai et du faux? Personne n’y parvient d’ailleurs vraiment, alors ici...
Marie enfile un coupe-vent et emprunte une lampe. Elle est si fatiguée que ses yeux lui font mal. Elle monte le sentier aussi vite qu’elle peut. La vieille phobie est là dans cette nuit hostile. Elle se répète que rien ne peut lui arriver, que nul monstre ne rôde, qu’il n’y a pas de bandit... et elle sent des êtres malfaisants partout.
Elle s’abrite derrière un buisson pour satisfaire un besoin urgent. Elle se sent sale. Elle se douchera demain chez Luce.
Elle disparaît dans son duvet. La respiration régulière du vieil homme endormi l’aide à plonger dans un sommeil sans rêve. Elle a encore oublié Pierre. Elle n’a pas téléphoné. Tant pis, ce sera pour demain.
Alors qu’ils déjeunent sur la roche face au Gros Morne qui s’enflamme, Axel surgit: « C’était bien vrai. Je ne voulais pas y croire. Vous ressemblez à Luce mais en beaucoup plus jeune. Dites-moi où est mon frère. Comment s’appelle-t-il? » « Je n’en sais rien. Je le chercherai. Vous le verrez un jour. » « Tu es ma belle-soeur et tu m’apportes un frère. Luce dit que tu veux nous emmener dans une belle maison? » « Oui. Á Saint-Denis. Y es-tu allé? » « Bien sûr. Pendant mon service militaire. J’y avais des copains. Je pourrai les revoir. Les enfants sont en vacances. On peut partir quand tu veux. » « Je vais appeler un ami qui possède des hélicoptères. Luce a-t-elle envie de venir? » « Mais oui. Tout le monde est prêt à partir. »
Marie va se doucher puis elle appelle Pierre. Elle lui annonce l’arrivée des huit Mafatais. Daniel fera deux voyages. Pierre louera un minibus et avertira Cathy.
Elle retrouve son père et lui annonce le départ. Elle a parlé au gardien du gîte qui a promis de le voir chaque jour. Il téléphonera si quelque chose ne va pas. Bien sûr il sait tout de l’histoire des jumeaux qui a fait le tour de l’îlet et peut-être même du cirque.
Marie demande à son père de lui raconter sa vie. Il dit que les jours étaient toujours les mêmes. Il ne parle que de la disparition de son fils. Il n’en guérira pas. Il ne lui reste que des habitudes de survie au milieu desquelles le passé n’a rien à faire. « Vous souvenez-vous du jour où il a fallu choisir quel bébé devait partir? Pourquoi Luce est-elle restée? Pourquoi suis-je partie? Est-ce le médecin qui décidait? » « Je ne me souviens pas. C’est loin tu sais. Mais c’est ta mère qui a voulu garder Luce. Elle ne pleurait pas. Elle était plus tranquille. Toi tu t’agitais beaucoup. Tu étais plus petite. Il fallait qu’une parte. Pour moi vous étiez pareilles. Je vous voyais très peu. J’étais toujours dehors. On travaillait beaucoup. Les champs étaient bien loin. On a cru ce qu’il nous disait. » « Nous avions quel âge? » « Cinq ou six jours, peut-être une semaine. » « Vous n’aviez pas fait de déclaration à la Mairie? » « En ce temps-là on ne se pressait pas. Quand quelqu’un passait on lui disait les naissances. Quelquefois les petits étaient morts. Ça arrivait souvent. On les enterrait sans rien dire. La vie a bien changé. »
Sa mère a pu la laisser partir parce qu’elle était moins lourde et pleurait plus souvent.
Bien sûr elle a lu des livres et des études sur l’histoire et même l’éthologie. Elle a beau savoir que l’instinct maternel et l’amour du même nom sont inégalement vécus et partagés.
Elle a commencé sa vie par ce refus: abandonnée par sa mère. Elle comprend la crédulité de ces gens abusés. Qu’ils les aient abandonnées ensemble lui ferait moins de mal. L’autre a été choisie pendant qu’on l’abandonnait. Sélection naturelle. Hasard. Il faut garder les plus forts pour la survie de l’espèce.
Mais là il est question d’elle: rejetée par sa mère!
Marie lève la tête pour apercevoir le ciel tout en haut de ces murs immenses qui ferment la prison. Là-haut serait un dieu qui ordonne de telles choses. Elle n’y croyait plus mais sa colère est plus forte que sa peine: « dieu méprisable qui fait souffrir des enfant, si tu existais je te haïrais! » crie-t-elle vers le haut de la falaise.
Elle ne pourrait vivre dans ce trou, elle qui dit si souvent que la supériorité humaine c’est l’adaptation, qu’on peut être heureux n’importe où, veut fuir cet endroit où elle étouffe.
Il faut qu’elle sache encore. Elle revient demander à son père: « Il y avait Luce et Axel. Qui étaient les deux autres? » « J’y ai beaucoup pensé depuis hier. Chez Clain c’est une fille. Celle qu’ils ont gardée n’habite plus ici. Je crois qu’elle fait l’école quelque part sur l’île. Ceux-là ce sont des Yabs. Ils habitaient du côté de la Nouvelle. Le dernier devait venir des Orangers ou de l’îlet à Malheur. Je ne me souviens pas. Chez les Montoussamy ils sont un peu plus noirs, des Malbars sans doute. Voilà. Je t’ai tout dit. Crois-tu que tu fais bien en remuant tout ça? Ils ont chacun leur vie. Ils seront différents. Personne ne sait rien. Tu vas leur apporter le malheur en voulant tout changer comme l’autre l’avait fait en vous emportant. » « Mais je suis si heureuse de vous avoir retrouvés. Maintenant je sais d’où je viens. Je dois réparer le mal qu’il a fait. Nous reviendrons bientôt. Appelez-moi si quelque chose ne va pas. »
Marie descend chez sa soeur sans oser embrasser le vieux. Hier il n’a pris ni Luce ni les petits dans ses bras. Est-ce de la réserve ou de l’indifférence? Il est comme tant de vieux qui ne vivent que pour manger, boire et dormir. Encore vivant ?
Elle part en courant comme si elle l’abandonnait.
Chacun est habillé de neuf. Ils finissent le cari. Marie et Axel partiront avec les petits. Luce les rejoindra avec les trois autres.
Tous sont très émus et courent en tous sens. Soudain ils s’affalent dans l’herbe et personne ne bouge plus.
L’hélicoptère se pose. Daniel prend Marie dans ses bras et lui dit doucement: « Je suis prêt à t’aider autant que tu voudras. Pense quand même à Pierre. Il a l’air malheureux. Ta vie est avec lui et avec vos enfants. Ne les abandonne pas pour une chimère. »
C’est le meilleur ami de Pierre. Ils sont aussi proches que l’étaient Jacques et Jean. Comme si les hommes avaient toujours besoin d’un autre qui leur ressemble sur qui s’appuyer.
Marie aide les enfants à monter puis s’installe.
Daniel leur fait découvrir le cirque comme ils ne l’imaginaient pas. Ils n’en connaissent même pas tous les pitons et les ravines. Leur curiosité ne les a pas conduits très loin.
Pierre est sur l’héliport. Marie se jette dans ses bras séchant vite une larme qu’il a le temps de voir. « Aide-moi. J’ai tant besoin de toi. Je ne sais plus qui je suis ni vraiment ce que je veux. » « Tu sens bon la fumée. Tu t’adonnes au zamal? »
Elle serre la main qui tient la sienne et se sent soudain plus forte. Ils sont deux. Tout va bien.
Axel attend sans parler, moins à l’aise que chez lui. Il se met soudain à houspiller les petits qui pourtant ne font rien.
Marie les présente tous à Pierre et raconte ces deux journées si pleines. Les joies d’abord et la découverte de son abandon par sa mère. « Ta soeur est-elle vraiment ton double? Aurais-je du mal à vous distinguer? » « Tu verras. Nos vies ont été différentes. Elle était mère à seize ans. Elle a travaillé très jeune. Sept maternités changent un corps. Et la faim aussi parfois... Mais nous nous ressemblons. » « Vous connaissez mon frère? » demande Axel à Pierre. « Est-ce qu’il est riche lui aussi? » « Non je ne le connais pas. Il faudrait savoir où il est. J’en ai parlé avec Jacques. Nous avons cherché ensemble pour quelles organisations avait travaillé Jean. Il se souvient très bien d’un voyage à Madagascar et d’enfants pris en charge par l’association pour laquelle il militait. Il a envoyé des courriers. Nous devrons attendre les réponses. »
L’hélicoptère revient déjà. C’est vrai qu’on est très vite dans cet autre monde si différent.
Les enfants se rassemblent. Ils connaissent très bien les hélicoptères alors que les voitures les surprennent en passant sur la route voisine. Ils font partie de leur quotidien. Ils ponctuent leurs journées trop longues en apportant le seul élément de variété.
Les jumeaux ne se quittent plus après cette brève séparation. Ils ont tant à se dire.
Pierre s’avance vers Luce pour porter les paquets. Il embrasse Mélanie et les autres enfants.
Il observe la soeur de Marie. Qu’elle puisse être sa jumelle paraît invraisemblable. Cette femme sans âge et... Comme chez Axel tout à l’heure, l’oeil exercé du médecin a repéré les effets de l’alcool. Il en voit chaque jour les ravages chez les déracinés ayant perdu leurs repères. Ce sont les séquelles de ce que certains appellent une culture et qui n’est qu’un quotidien avec son organisation, son cadre et ses références. Dans ce monde où tout bouge ils ont pris trop de retard. Ce qui faisait leur vie s’est effondré sous eux. Le travail est parti. La consommation est là dont on leur accorde les miettes. La famille elle-même n’a plus de raison d’être. Elle n’est plus le refuge. La sécurité se trouve à la Mairie, à l’O.N.F. ou à la Poste.
En longeant l’océan qui moutonne, ils n’en reviennent pas de voir ces camions, ces motos et tous ces gens partout. Le calme revient avec l’entrée dans le jardin.
Cathy vient vers eux. Elle n’a pas compris qui étaient ces cousins de Mafate. Elle connaît ce cirque comme tous les Réunionnais: depuis le Maïdo. Elle s’est étonnée qu’on puisse vivre dans ce trou, sans magasin ni route. Elle qui ne quitte jamais sa case au fond de son jardin habite Saint-Denis qui est la capitale. C’est une grande ville avec des cinémas, le théâtre et les fêtes. Elle n’y va jamais, pourtant si elle voulait... Enfin sa vie est différente de celle de ces sauvages. C’est la supériorité ordinaire du citadin qui se sent fort de la masse de ceux qui vivent comme lui par rapport aux ruraux coupés du monde.
Les enfants regardent la grande maison. C’est une ancienne case créole avec des murs en bardeaux et un toit de tôle bordé de lambrequins. Toute blanche, elle rayonne dans son bel écrin vert. Ils accompagnent Marie qui leur dit l’utilisation des nombreuses pièces.
Pierre est très surpris. Elle qui aime tellement cette maison et tout ce qu’elle renferme est pourtant prête à l’abandonner à ces gens... c’est une vraie folie!
Chacun choisit sa chambre. Les lits sont faits. Mélanie va garder avec elle le plus jeune de ses frères. Les jumeaux seront ensemble et les deux filles occuperont la dernière pièce. Cathy les suit partout, grondant les petits: « Ne touche pas ces jouets, ils sont à Hervé et Sylvie. Attention au tapis... » Marie l’embrasse et lui dit doucement : « Ils sont ici chez eux. C’est toute ma famille. Tout ici leur appartient. Leur bonheur m’importe plus que tous ces meubles bourgeois et ces vieux souvenirs. Laisse les découvrir. Aide-les s’il te plaît. Aime-les comme moi. »
Les petits courent dans le jardin. Les grandes observent depuis le portail ceux qui passent et les immeubles du bout de la rue. Elles sont allées à Cilaos et même une fois à Saint-Louis, mais c’était en touristes et non pour y vivre. Les adultes sont assis dans le salon de tamarin des hauts. Ces meubles, dont on dit qu’ils représentent la culture créole, Luce et Axel les découvrent. Leur culture à eux c’étaient les sièges en bois brut ou la pierre du volcan. C’est maintenant le plastique. Ce salon vient d’une adaptation du mobilier que les immigrants avaient laissé chez eux. Le bois n’est même plus d’ici.
Tous quatre sont mal à l’aise. Marie fait des projets : « Nous irons acheter des vêtements pour vous tous. Je vous montrerai les beaux endroits de l’île. Nous irons au volcan et à Gillot. Vous serez bien ici. Les enfants vivront mieux. »
Cathy demande si elle apporte les bouteilles ou si on passe à table.
C’est Pierre qui répond : « Nous avons un peu faim. J’appelle les enfants. » Chacun s’assoit à la place désignée par Marie. Elle n’a pas osé envoyer les petits se laver les mains. Les parents n’y sont pas allés non plus. Cathy n’a rien épargné : chacun a deux assiettes et deux couteaux, fourchettes ou cuillères. Ils regardent ces verres et serviettes prenant conscience qu’un monde les sépare qui est aussi haut que les remparts du cirque. Cathy dépose les plats. Elle s’est surpassée. Elle voulait faire plaisir à sa « petite » comme elle appelle toujours Marie. Le cari Ti-jac est là ainsi que les bichiques. Elle sert les enfants, Marie s’occupe des adultes. Elle explique aux petits comment il faut s’y prendre, quel couvert on doit utiliser, avec quoi mélanger. Les grands tentent de suivre. Le repas de fête devient une rude épreuve. Les sourires reviennent avec les grains accompagnant le riz. Ça ils connaissent. Le plus terrible reste à venir : Cathy a préparé le cari des riches et dépose sur la table un superbe plat de langoustes. Les enfants s’émerveillent devant ces gros camarons. Marie décortique les crustacés et donne à chacun une queue sortie de sa gaine.
Luce et Axel ont bu du vin blanc puis du rouge que Cathy sert comme d’habitude. Pierre a eu beau dire : « Laissez, je m’occuperai du vin », elle a continué à emplir les verres.
Axel parle fort. L’alcool l’a libéré : « Demain j’irai voir les copains du régiment. Quand ils vont savoir que le sauvage de Mafate va vivre à Saint-Denis dans une grande maison ça va leur faire bien drôle. »
Ils passent dans le petit salon où les enfants se couchent pour regarder l’histoire de Bambi. Pierre et Axel ne trouvent rien à se dire. L’un voudrait bien être ailleurs pendant que l’autre résiste de plus en plus difficilement au sommeil.
Marie a entraîné Luce qui l’aide à desservir. Elle découvre le lave-vaisselle et tous les appareils qu’elle avait aperçus dans les feuilletons américains. Marie explique à quoi sert chacun des objets. Sa soeur ne l’écoute plus, dépassée depuis longtemps.
Ils regardent la fin du dessin animé avec les enfants. Cathy s’en est allée. Elle rangera demain. Marie a dit à Luce où habite la vieille femme et tout ce qu’elle est pour eux. « Je l’ai toujours connue. Elle est ici depuis le début. Mes parents... enfin ceux qui m’ont élevée, étaient jeunes mariés. Depuis ce moment-là elle habite la petite maison. Tu peux tout lui demander. Elle saura m’appeler si vous avez besoin de moi. Je voulais rester mais Pierre veut que je rentre. Je serai là demain matin. »
Elle rappelle à tous le fonctionnement des divers éléments de la salle de bains et rejoint Pierre.
Ils roulent sans parler, comme si c’était trop de choses qu’ils devaient se dire. Trop de questions. Trop de nouveautés. Trop de problèmes. « Demain est un autre jour » disent-ils ensemble. De se retrouver dans cette vieille formule que l’un ou l’autre disait les mauvais jours les réunit dans un rire fou qui se poursuit encore à leur arrivée.
Marie plonge dans son bain pendant que Pierre se douche. Elle porte depuis trois jours les mêmes vêtements couverts de poussière et imprégnés des odeurs de cette aventure. Lorsqu’elle retrouve Pierre, ils se laissent emporter dans une étreinte pleine de passion mais aussi d’inquiétude.
Ils sont debout très tôt et déjeunent ensemble. « Comment crois-tu qu’ont dormi tes sauvages? » « Je ne sais pas. Ils viennent d’un autre monde, c’est vrai. Quand j’étais là-bas je ne le sentais pas. Il est plus facile de s’adapter à une vie simple que pour eux de venir dans nos complications. C’est ma soeur! Je ne peux pas la laisser vivre là-bas. Ses enfants devront rejoindre ce monde qui sera différent du leur. Je ne peux m’en désintéresser. C’est comme si Hervé abandonnait Sylvie. C’est ma soeur. »
Pierre ne dit rien. Elle doit trouver seule sa vérité. Il l’aidera. Il ne peut décider pour elle. Il la connaît trop pour ignorer qu’elle ira au bout de ce qu’elle a entrepris.
Marie retrouve Luce assise sous la varangue. Les enfants sont tranquilles. « Axel est parti. Il rentrera plus tard. Il boit souvent. » « C’est parce qu’il s’ennuyait. Ici ça ira mieux. Nous allons faire un tour dans les magasins. Il faut vous équiper pour la plage et acheter des vêtements pour la ville. »
Ils montent tous dans le minibus de location qu’elle a décidé de garder.
Dans le grand magasin ils ne se quittent pas. Ils se serrent en silence les uns contre les autres. Tout les étonne. Ils ne donnent aucun avis et Marie choisit pour tous. Les sacs s’emplissent de pull-overs, de shorts, de maillots, de chaussures... Une véritable aubaine pour le commerçant qui les accompagne jusqu’au véhicule.
Axel n’est pas rentré.
Cathy signale à Marie la disparition de la bouteille de rhum. « Ils sont chez eux. Ils peuvent boire, manger, casser même ou déchirer. Tout leur appartient autant qu’à moi. » « Peux-tu me dire qui ils sont et d’où vient cette soeur? Ta mère l’aurait eue avant son mariage? » « Non. C’est le contraire. Mes parents m’ont... adoptée. Mon père m’avait trouvée. Il m’a laissé une lettre où il me disait tout et... voilà. Je suis allée les chercher. C’est ma famille : mes neveux, mes nièces, ma soeur. J’ai même laissé à Mafate un homme qui est mon père. Le vrai. » « Tu ne peux pas dire ça. Ton vrai père c’est Monsieur Jean. Il t’a tout donné. Il a vécu pour toi. L’autre t’a abandonnée... » « Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tais-toi! »
Consciente de la dureté de son ton elle prend la vieille femme dans ses bras et dit : « Pardonne-moi. Aide-moi. » « Je ferai ce que je pourrai. Mais ce sont des sauvages. Si tu avais vu les chambres. Et la salle de bains. Ils n’ont rien de commun avec toi. » « Ils apprendront. Tu verras. Les enfants s’adaptent vite. » « Eux peut-être. Mais leurs parents? Que pourras-tu faire pour ce grand cafre qui boit? Et cette soeur qui passe son temps assise à ne rien faire? Ils ne te ressemblent pas. » « Il faut leur laisser le temps. Je vais m’en occuper. »
Marie aprend aux enfants à utiliser le magnétoscope et la télécommande. C’est tout de suite Mélanie qui impose ses choix.
« Luce, tu veux m’aider à mettre le couvert? » Elle montre à sa soeur où se placent fourchettes et couteaux. Elle lui dit à nouveau à quoi servent les appareils ménagers. Luce suit gentiment sans poser la moindre question, comme si rien ne l’intéressait.
Pierre ne vient pas déjeuner, retenu par son travail. Axel n’est toujours pas rentré. Luce n’a pas l’air inquiète. Les enfants ont du mal à s’arracher à la télévision. Le trésor amassé par Jean pour ses petits-enfants les ravit : ce choix de cassettes suscite déjà des conflits entre grands et petits.
Marie doit insister pour les conduire à la salle de bains. « Regarde, nos mains sont propres. On n’a pas touché la terre. » « Vous avez touché la voiture, les murs, les vêtements, tout ce que d’autres avaient sali. Les microbes sont partout, même dans l’air. Il faut se laver souvent. Je vous achèterai des brosses pour vos dents. »
Ils rient avec leur mère de ces craintes bizarres. Comme leurs mains sont propres ils s’en servent encore de temps en temps pour conduire le riz à leur bouche. A la fin du repas il faut encore se laver les mains et se brosser les dents.
Chacun met son maillot pour aller à la plage. Le minibus longe à nouveau la mer par la route de la corniche. Marie explique à quoi servent les filets métalliques collés à la falaise. « Si on en avait mis à Mafate mon frère n’aurait pas été tué par les rochers » dit Luce.
La houle projette de l’eau sur la voiture, effrayant les enfants qui s’agitent beaucoup. Ils montrent les camions, les constructions du Port, un gros bateau au large et toutes ces voitures qui roulent à une vitesse folle. Ils observent les gens dans les embouteillages entre Saint-Paul et La Saline. Marie choisit l’extrémité de la plage qui termine le lagon près de la pointe de Trois Bassins où il y aura moins de monde. Elle n’a pas besoin de recommander la prudence. Seuls les jumeaux acceptent de mettre les pieds dans l’eau. Les autres refusent de s’avancer. Elle les fait asseoir sur la bordure de sable humide où la vague vient les toucher. Ils poussent des cris et s’enfuient sur le sable sec. Même Luce a roulé pour s’éloigner de l’eau. Marie regarde ce corps qui devrait ressembler au sien. Des jumelles! Des vraies certainement. Pierre la reprendrait en disant qu’il n’y en a pas de fausses. Il les appellerait homozygotes. Toutes deux nées d’un même oeuf qui s’était partagé. Leurs yeux ont la même couleur et leurs cheveux aussi. Leurs oreilles sont identiques ainsi que leur dentition, même si Luce a perdu quelques molaires en raison de la mauvaise nourriture et des maternités. Pierre qui l’a observée a noté ces nombreux éléments gémellaires. C’est la vie qui a modelé leurs corps. Une meilleure alimentation et les années d’entraînement de la prof de gym ont affiné Marie pendant que les naissances et l’inactivité arrondissaient Luce.
En observant sa soeur et les enfants, Marie voit que la douche n’a pas effacé toutes les traces anciennes. Comment leur dire qu’ils sont sales et que c’est dangereux? Comme à ses petits sixièmes à la rentrée elle fait faire à ses neveux un train qui se promène sur la plage et finit par marcher dans l’eau. Au bout d’une demi-heure les petits n’ont plus peur. Le soleil d’août est moins chaud que celui de l’été, mais ils sont habitués à l’altitude et à des eaux plus fraîches dans leurs ruisseaux de montagne. Ils cherchent des coquillages et courent dans le sable. Luce et Mélanie restent allongées sur les serviettes observant les autres baigneurs, touristes pour la plupart. Les jumeaux ricanent en se montrant deux jeunes femmes à la poitrine nue. Ces choses ne se font pas en dehors de la case où la promiscuité dévoile souvent plus. Lorsque c’est l’heure du retour ils essuient un peu du sable collé et se précipitent vers le minibus.
Des sifflements et des plaisanteries les accueillent à la descente du véhicule. Axel est là, assis sous la varangue avec deux individus à l’allure de clochards.
« J’ai trouvé mes amis. Je les ai invités à boire un coup. »
Personne ne répond. Marie s’enroule dans une serviette pour éviter les regards des ivrognes et entraîne les enfants à la douche. Comme Luce ne les a pas suivis elle en profite pour frictionner ses neveux avec le shampooing et le savon. Les douches et les bains auront vite raison des traces de crasse. Il sera plus difficile de délivrer Axel de ses habitudes.
Cathy n’est pas dans la cuisine. Marie, un peu inquiète, la découvre dans sa maison.
« Tu as vu ces ivrognes! Ils sont entrés partout. Ils ont pris les bouteilles et ils buvaient au goulot, assis dans le salon. Je les ai mis dehors. J’ai dû les menacer d’appeler la police. Ton beau-frère a pris peur mais les autres lui disaient qu’il ne risquait rien et qu’il devait me renvoyer. Ah! Si ton père était là! Tu ne te rends pas compte des risques que tu cours. »
« Ils vont changer tu sais. Ils vivaient dans un autre monde. Aide-moi. C’est ma famille. J’aurais dû être comme eux. Nous devons leur apporter ce que nous connaissons, tout leur apprendre. »
« J’ai fermé le bureau de ton père. Je ne voulais pas qu’ils fouillent partout. »
« Tu as bien fait. Ce soir je resterai là. Tout ira bien. »
Luce est assise au milieu des hommes, toujours en maillot de bain. Elle a simplement posé une serviette sur ses épaules pour se protéger du froid.
« Il a pris mon argent » dit-elle à Marie « il ne me reste plus rien pour les enfants. »
« Combien avais-tu ? »
« Peut-être mille francs, peut-être pas tout à fait. »
« Viens. » Elle lui remet une liasse de billets que Luce n’ose pas prendre.
« Ça va te manquer. »
« Ne te fais pas de souci. J’en ai encore. »
Cathy arrive en criant: « Ils partent avec les bouteilles et des vêtements de ton père. Appelle la police. »
« Calme-toi. Ce n’est rien. S’il n’y a plus rien à boire ils ne seront plus tentés. Quant aux vêtements j’aurais dû les donner aux pauvres. S’ils sont venus se servir c’est du travail en moins. »
« Mais tu deviens... Il faudra qu’ils brûlent la maison pour que tu comprennes ! »
« Ça suffit! Tais-toi! Va préparer le repas! »
La vieille femme part en pleurant. On ne lui a jamais parlé sur un tel ton au cours de ces années. Elle murmure : « C’est un bien grand malheur qui est venu avec ces gens. »
Marie va s’habiller au moment où Jacques entre. Elle l’embrasse en riant alors qu’elle sent monter ses larmes. « Tu bronzes la nuit ou c’est une nouvelle mode vestimentaire? Le roulé de serviette va faire fureur dans les villas cet hiver. » Elle ne veut rien lui dire pour ne pas ajouter à ses soucis. Il est préoccupé par l’avenir de son fils unique menant une vie de bohème. Il n’en parle jamais pour ne pas importuner les autres, lui qui est toujours prêt à aider.
« As-tu des nouvelles des bébés disparus? »
« Pas encore. C’est un vieil ami qui préside maintenant « les enfants de la terre » avec qui nous avions travaillé ton père et moi. Il m’a promis de faire les recherches. Nous avons eu beaucoup de plaisir à évoquer des souvenirs de jeunesse. Et toi? Comment se passe l’éducation des Mafatais? »
« Ils découvrent le monde : les magasins, les routes, la mer, la douche, les serviettes et les couteaux. C’est le magnétoscope qui leur pose le moins de problème. »
« C’est que la motivation seule compte dans les apprentissages. Es-tu sûre d’avoir raison en leur apportant notre vie? La leur n’a-t-elle pas des valeurs aussi fortes? »
« Je ne me suis pas posé cette question. Tout est allé si vite. Mais si tu savais où ils vivent, sans aucun confort ni hygiène... »
« Je sais. Depuis près de trente ans j’entre dans des cases la misère plus souvent que dans des villas. J’ai vu ce que cachent les murs et ce que masquent à peine les tôles. J’ai aussi appris que le bonheur n’est pas forcément dans les belles résidences et les grosses voitures. J’ai vu l’alcool faire des ravages et l’oisiveté liée à la promiscuité apporter l’inceste et la violence. Mais l’amour s’y rencontre aussi qui manque en d’autres lieux. Je suis incapable de dire : Il faut! Il ne faut pas! Ce que je sais pour l’avoir souvent vu c’est que les ruptures apportent des traumatismes là où les habitudes sont fortes et le mode de vie étroit.
En fait je ne sais rien. Si tu crois avoir raison je t’aiderai. Autant que je pourrai. »
Ils s’embrassent tendrement quand Pierre entre à son tour:
« Je vous y prends tous les deux ! Je savais bien qu’il y avait quelque chose entre vous. »
« Et oui. » dit Jacques en serrant son bras autour des épaules de Marie « il y a trente ans d’amour. Je l’ai aimée avant toi. Alors que tu étais à la maternelle, là-bas en Auvergne, elle bavait sur mes chemises. »
« Bon. Je reconnais ce droit ancien. Et elle ne s’habillait pas non plus en ce temps-là? »
« J’y vais. Allez rassurer Cathy. Je l’ai un peu bousculée. Elle doit m’en vouloir. Ses habitudes en prennent un coup ... »
« Il n’y a pas que les siennes » dit Pierre en sortant. Il se retourne et ajoute :
« J’ai eu les enfants au téléphone. Nous ne leur manquons pas et tout va pour le mieux. »
C’est vrai qu’elle ne leur a pas parlé depuis qu’ils sont partis. La douche lui fait du bien qui emporte ses doutes avec le sable et le sel. Des serviettes jonchent le sol. L’eau a coulé partout. Il va falloir engager quelqu’un pour assister Cathy en attendant... Et puis non. Ce serait ridicule. Chacun aura sa part de travail comme de loisir. L’éducation ce n’est pas seulement les jeux.
Les enfants sont devant la télé. Luce et Mélanie sont dans la chambre. Marie les entend parler fort. Elle rejoint Pierre et Jacques au salon.
« Alors tu veilles sur notre santé? Cathy nous a dit que tu avais fait ranger les bouteilles. Tu as raison parce que ton mari boit trop. Pour moi qui suis plus raisonnable, un petit verre m’aurait fait du bien. »
Marie s’assied contre Pierre.
« Je vais dormir ici ce soir pour rassurer Cathy. Elle imagine déjà une descente des marrons venus piller la ville. »
« Non. » Dit Jacques. « Tu t’occupes de ton mari. Moi je vais dormir dans la bibliothèque. Ça fait longtemps que j’en rêve. Ton père ne voulait jamais. Il m’imposait toujours une chambre. Personne ne m’attend. Je pourrai peut-être t’assister dans ton oeuvre civilisatrice. J’examinerai au moins les enfants pour savoir si tout va bien. »
« N’en jette plus. Je suis convaincue de mes carences et de ta supériorité. »
« Et oui. C’est un homme. » Dit Pierre en se protégeant des poings de son épouse.
Luce et sa fille entrent alors. Marie les rassure :
« Nous ne nous battons pas. Je lui montre simplement que les femmes peuvent se défendre. »
« Ça dépend des moments » dit Luce tristement. « Avec l’alcool les hommes deviennent méchants. »
Le silence est rompu par Cathy qui crie :
« A table ! »
Quand elle entre tout le monde est assis. Les plaisanteries des deux hommes ne parviennent pas à chasser la gêne qui s’empare des petits et de leur mère. Jacques annonce à Cathy qu’il va coucher là pendant qu’on fait des travaux dans sa maison.
Pierre et Marie s’en vont très tôt, en même temps que Cathy, alors que Jacques explique aux jumeaux un jeu vidéo qui n’intéresse pas les autres.
« J’ai retrouvé une des jumelles » dit Pierre en démarrant. « J’avais appelé un collègue qui intervient dans le cirque. Il connaît une Clain, prénommée Lina. Elle a trente ans. C’est une Yab. Une des rares à s’être sortie de là sans trop de difficultés. J’ai son téléphone et son adresse. Elle habite à Entre Deux où elle est institutrice. »
« J’irai la voir demain matin si elle n’est pas partie en vacances. Jacques a dû te dire qu’il connaît l’organisation à laquelle ont été confiés les trois autres. Un ami s’occupe de les rechercher. Ah! Si je pouvais les réunir! »
« Tu briserais peut-être toutes ces vies. »
« Comment peux-tu dire ça ? »
« Parce que je vois ce qui arrive pour nous. Tu oublies tes enfants, tu te fâches avec Cathy, tu laisses des ivrognes faire la loi chez ton père. Tout ça pour apporter ta vision du bonheur et de la civilisation à une famille qui ne t’a rien demandé. »
Marie saute de la voiture qui vient de s’arrêter. Il la retrouve sanglotant sur le lit.
« J’ai été brutal parce que je suis malheureux. Je n’existe plus pour toi depuis ces découvertes. Je ne sais où tu nous entraînes ni ce que je dois faire. Hervé et Sylvie sont tes enfants. Cathy et Jacques t’aiment. Tu ne peux rejeter ainsi ceux qui t’entourent pour réparer une faute qui ne te concerne pas, si faute il y a. Qu’est-ce que ça aurait changé dans la vie de ta soeur que tu sois restée là-bas ? Tu aurais fait des enfants avec le frère d’Axel ? Vous seriez quatre alcooliques au lieu de deux ? Tu n’y es pour rien. Tu n’as plus rien de commun avec eux. Le sang ? Les chromosomes ? Crois-moi, ça pèse peu à côté de l’éducation. Ce que Jean voulait prouver est une évidence. »
Le sommeil est long à venir qui les prend séparés.
Tôt le matin, Marie appelle Cathy pour lui dire qu’elle ne viendra qu’à midi.
Pierre est déjà parti à son cabinet ou à ses visites.
C’est une voix très douce qui répond lorsqu’elle appelle Entre-Deux:
« Oui ? »
« Je m’appelle Marie Juge. Vous ne me connaissez pas. Je suis professeur d’éducation physique à Saint-Denis. Je souhaiterais vous parler de nos familles. La mienne aussi vient de Mafate. Est-ce que vous pouvez me recevoir ce matin ? »
« Oui. Je serai là. Connaissez-vous Entre Deux? »
« J’y suis allée quelques fois pour monter au Dimitile. »
« C’est la direction que vous devez prendre. Deux kilomètres après avoir traversé le village, deux cents mètres après le panneau de sortie d’Entre Deux, vous verrez une cabine téléphonique dans un virage. Prenez la rue à droite. Descendez encore trente mètres et vous verrez le dix huit, Ravine des Citrons. »
« Merci. Je serai là dans une heure et demie. »
Marie pense à ce que lui a dit Pierre. C’est leur première vraie dispute. Il leur arrive d’avoir des désaccords parce qu’il est un peu pantouflard alors qu’elle voudrait que tout bouge en permanence. Il est venu à la Réunion sur un coup de tête, pour prouver à sa famille qu’il pouvait prendre des décisions seul. Il s’y est installé en adoptant les habitudes de Jean. Depuis, il travaille à l’abri dans cette île qui paraît souvent si petite à Marie. Il ne lui résiste jamais, se laissant entraîner sans manifester son désaccord qu’elle devine parfois.
Il craint bien sûr que sa vie change. C’est pour ça qu’il rejette sa famille. Elle sait qu’elle a raison. Elle doit les aider. Bien sûr elle n’est pas responsable, mais si on n’intervenait que dans les situations où on a provoqué des désordres le monde serait encore bien pire. Elle qui se sent concernée par toutes les catastrophes et apporte son soutien chaque fois qu’il est fait appel à sa générosité ne peut rester indifférente au malheur de ses proches. La formule habituelle de Pierre est : « La priorité n’est pas le somnifère ni même le pansement : c’est la vaccination. Et même, si nécessaire, la recherche du vaccin. Il faut opter pour le long terme et s’attaquer aux causes. La seule charité maintient dans le malheur ceux qu’elle prétend sauver. Elle renforce l’ordre établi en pérennisant les inégalités et les abus. »
Elle a beau jeu de lui dire que si on ne fait rien au Rwanda ou à Madagascar des enfants mourront. Il lui rétorque alors que ceux qu’on sauve aujourd’hui seront tués demain parce que la charité s’essouffle ou part vers d’autres priorités. C’est aux institutions d’agir : l’O.N.U. ou L’U.N.I.C.E.F. L’une enverra des troupes pour que la démocratie s’instaure, l’autre apprendra à lire aux enfants qui sauveront leur pays.
Elle le traite d’égoïste et lui la qualifie d’illuminée. Mais il s’agit des autres et de conversations abstraites. Aujourd’hui c’est sa vie : sa sœur et ses neveux sont une partie d’elle-même. Ils l’aideront à se connaître.
Plongée dans ses réflexions elle ne voit même pas le superbe paysage en ce matin d’hiver. Depuis l’Étang Salé les montagnes s’offrent à ses yeux avec les sommets pointus des hauts de Cilaos. Plus loin le volcan s’élance fièrement dans une trouée des nuages. Elle emprunte le petit échangeur qui lui fait quitter la quatre voies. D’un seul coup c’est le calme. Elle traverse le Bras de la Plaine sur le pont métallique et grimpe les lacets qui lui font dominer les gorges de la rivière de Cilaos où les cyclones entraînent les rochers. Ils creusent un peu plus chaque année ces blessures monumentales en emportant jusqu’à l’océan ce que la tornade arrache aux ravines et aux pentes.
Elle arrive sur la première crête. Le Dimitile dresse ses sommets infranchissables. La route butera bientôt contre les pentes abruptes. Les champs et les jardins occupent le moindre replat. Le coquet village, soudain découvert, offre ses cases anciennes, le plus souvent restaurées. C’est comme une réserve où l’histoire se serait arrêtée au milieu du siècle dernier. Les habitants sont blancs pour la plupart. Blanc comme on sait l’être ici, avec un peu de sang malgache, africain et indien. Mais blanc comme ces petits propriétaires chassés par les plus gros lors de l’arrivée de la canne à sucre. Comme ils ne pouvaient travailler au côté des anciens esclaves, ils sont partis sur les hauts, repoussant les marrons. Les magasins sont Chinois bien sûr ou Z’arabes.
Marie se sent bien. Cet endroit est si beau. Elle suit sans peine la route indiquée pour s’arrêter bientôt devant la grande maison de béton au toit en terrasse.
Elle est bâtie au bord de la falaise, face au volcan qui domine le Tampon. Au fond on aperçoit Saint-Pierre et l’océan tout bleu. Les pentes du Dimitile entraînent jusqu’au ciel leurs forêts toujours vertes.
Seuls les coqs et les chiens ponctuent le silence de cette matinée.
Une jeune femme vient vers elle, une blanche des hauts, une Yab puisque c’est ainsi qu’on les appelle.
« Quelle chance vous avez d’habiter un aussi bel endroit ! »
« Certains le trouvent trop calme, loin de tout. »
« Si le tout dont ils parlent n’est pas là tant pis pour eux ! »
Lina sourit un peu plus franchement. Elles se sont comprises. Elle si réservée se sent en confiance. Cette femme lui plaît.
« Je m’appelle Marie Juge. J’ai à vous dire une longue histoire qui vous concerne aussi. »
« Entrez. »
La grande pièce permet de voir le volcan, l’océan et le Dimitile. Un salon pays en occupe une partie, l’autre est réservée à une grande table couverte de dentelle. La maison pourrait être à Toulouse ou Montpellier, mais l’intérieur s’affirme créole.
Elles s’assoient dans les fauteuils de bois et Marie commence:
« Je suis née comme vous, quelques jours avant ou après, dans le cirque de Mafate. Comme une épidémie, quatre familles ont reçu des jumeaux. Deux paires de garçons et deux de filles. Un jeune médecin qui vivait alors là-bas a eu la folle idée d’en emporter un de chaque paire pour étudier les effets du milieu et ceux de l’hérédité sur le développement d’un être humain. Il a raconté à ces familles crédules qu’un malheur arriverait s’ils gardaient leurs deux petits. Il a été si convaincant que quelques jours plus tard, la raison revenue, il n’a pu les persuader de reprendre leurs enfants. Il en a confié trois à une institution métropolitaine. Il m’a gardée, moi qui était la quatrième. Il vient de mourir en me laissant une lettre qui m’apprenait tout ça. J’ai retrouvé ma soeur. Elle s’appelle Luce Tang. Elle est mariée avec Axel Hoareau. Il est lui aussi un des quatre jumeaux. Vous avez, vous aussi, une soeur. »
« C’est complètement fou ! Ma mère ne m’a jamais rien dit. Pourquoi devrais-je vous croire ? Qu’attendez-vous de moi ? Montrez-moi vos papiers. »
Marie prend dans son sac la carte d’identité et les photos de Pierre, Jean et des enfants.
« Vous pouvez appeler mon mari. Il est médecin. Il vous confirmera ce que je viens de dire. Il travaillait avec celui qui nous a séparées de nos jumelles. Lui, bien sûr, ne savait rien. C’est un de ses confrères qui intervient à Mafate qui lui a dit où vous étiez. Quel intérêt pourrais-je avoir à inventer une histoire aussi folle ? »
« Je ne sais pas. C’est tellement incroyable. Où est donc ma soeur ? »
« Je ne sais pas encore. Un ami de celui qui a provoqué tout ça a retrouvé la trace de l’organisation qui s’est chargée des enfants. Nous attendons le résultat des recherches. Peut-être ne les retrouverons-nous jamais. »
« Alors pourquoi m’avoir dit ?... »
« Parce que je suis perdue. J’ai besoin de quelqu’un qui puisse comprendre... Dites-vous que cette histoire est pire pour moi. Votre mère vous a gardée en donnant votre soeur. Pourquoi vous ? Pourquoi elle ? Moi je suis celle qu’on a jetée ! J’ai rêvé toute ma vie d’une amie qui serait comme une soeur, qui comprendrait mes peines, qui partagerait mes joies. Cette soeur existait, jumelle même... »
Un long silence les laisse plongées dans ces réflexions où les souvenirs sont chassés par les rêves, où les images s’effacent et les espoirs apparaissent.
Marie appuie son front contre la fenêtre qui fait face au volcan et laisse couler ses larmes. Un bras l’entoure pendant qu’un mouchoir sèche son visage.
Elles restent longtemps enlacées, tout au bonheur de sentir qu’elles partagent la même émotion.
« Comment ça s’est passé avec Luce ? As-tu retrouvé tes parents ? »
« Ma mère est morte. Mon père est vieux et ne veut plus rien. Ma soeur est tellement différente. Elle a eu six enfants. Il lui en reste cinq. Son mari boit. Elle aussi peut-être. Je les ai emmenés à Saint-Denis. Je leur offre ce que je peux. Mon mari dit que j’ai tort. L’ami de mon père le pense aussi. Ma vieille Nénène est malheureuse... »
« J’ai connu Axel et Luce. J’habitais La Nouvelle. Mes parents ont quitté le cirque lorsque j’avais dix ans. La vie était trop dure. J’étais heureuse là-bas. Comme jamais depuis. Tout le monde était pauvre donc personne ne l’était vraiment. Ce sont les différences qui apportent la honte et l’envie. Nos cases étaient misérables mais nous n’avions pas faim ni froid. J’aimais l’école. Oh ! Oui. J’étais heureuse. J’avais deux frères plus âgés qui travaillaient avec mon père dans les champs de maïs et de lentilles. Ils allaient à la pêche. Ils ramenaient du bois. Tout nous manquait mais nous ne le savions pas. Un jour on nous emmena à Saint-Pierre dans un grand bidonville. Mon père s’est mis à boire. Mes frères sont partis. Ma mère ne bougeait plus. Moi j’allais à l’école. Je voulais m’en sortir. Je voulais l’emmener. J’ai obtenu des bourses et j’ai eu ma première paye. Mon père a été tué par une voiture. Comme il était ivre on nous a dit que c’était sa faute. Je n’avais pas d’amis : comment aurais-je pu les amener chez moi ? Ce que j’ai enduré !... Oh ! Il a bien fait celui qui a évité ça à ma soeur ! Nous aurions été deux mais le malheur ne se partage pas et la misère est toujours aussi lourde. Elle n’a pu être que mieux. Nulle part n’existent des conditions pires que celles qui m’ont été faites. »
12
Cette fois c’est Marie qui essuie les yeux de Lina et lui caresse les joues.
« Et ta mère ? »
« Elle est morte au moment où j’ai commencé à travailler. Je voulais tellement l’arracher à tout ça ! Cette maison était pour elle. C’est aussi ma revanche. Je me moque des voyages et des voitures, mais je ne vivrai plus jamais dans un taudis ! »
« Tes frères sont-ils revenus ? »
« Ils sont partis faire leur service militaire en France et n’ont plus jamais donné de nouvelles. Ils ont préféré fuir. Je ne sais pas. Je les ai attendus. Je suis restée seule. Je lis. Viens voir. »
Elle fait visiter à Marie le reste de la grande maison : une cuisine moderne parfaitement équipée, deux chambres, une belle salle de bains, et le bureau ouvrant sur le Dimitile. Cette montagne qui ressemble tellement aux pitons de son enfance. Deux murs sont entièrement couverts de livres.
« J’en achète tous les mois au moins une dizaine. Quelquefois plus quand je suis en vacances. J’ai besoin de les voir, les toucher, me dire qu’ils sont à moi. Je suis collectionneuse tout autant que lectrice. Ils m’ont tant manqué quand j’étais adolescente. »
« Tu ne retournes pas à Mafate ? »
« Jamais ! C’étaient les jours heureux mais aussi ma prison. C’est comme un mausolée où reposerait ma jeunesse. Je n’y reviendrai jamais. »
« Ici c’est un peu pareil. »
« C’est vrai. De ce côté. Je dois lever les yeux pour trouver le ciel tout en haut de la montagne. C’est comme Mafate. Mais si je vais dans le salon tout change. C’est l’océan et la ville. Je peux rester des heures à regarder la mer moi qui ne suis jamais partie et ne voyagerai jamais. Il me suffit de rêver. Le monde réel me fait trop peur. Je suis une vieille fille racornie pour toujours. »
Marie la prend dans ses bras :
« Ça c’est le passé ma belle ! Tout va changer si tu veux bien de moi comme amie. Prends ton sac et de quoi te changer. Je t’emmène chez moi. »
« Mais je ne peux pas. Ton mari... Il faut que je réfléchisse... Tu as des choses à faire... »
« Tu as tout dit ? Alors va faire ton sac. Je ne te laisserai pas. Je suis trop heureuse de t’avoir découverte. »
« Ma maison ? »
« Comment fais-tu quand tu pars ? Tu as bien des voisins ? »
« Je les vois si peu. Je ne suis jamais partie. »
« Et bien fermons les volets. Il ne peut rien arriver dans ce bout du monde Tu vas laisser mon téléphone à tes voisines qui t’appelleront si quelque chose arrive. »
Dans la voiture elles chantent des chansons enfantines mêlées à des ségas, des blues et des rocks. Leurs yeux se rencontrent souvent et elles confondent leurs rires.
13
Marie s’arrête au cabinet de Pierre. Comme la secrétaire lui dit qu’il n’a pas de malade elle entraîne Lina. Pierre est emporté dans une danse folle :
« Pardonne-moi pour tout. Je t’aime. C’est Lina. Encore une Mafataise. Celle-là va te plaire. Il faudra que je vous surveille. C’est mon amie. Elle va rester chez nous quelque temps. Elle m’aidera. »
Pierre tend la main à Lina :
« Vous avez vu, elle est folle. Dire que c’est ma femme. La mère de mes enfants. »
Lina sourit, sentant qu’elle est acceptée.
« Allez » dit-il « Je vous emmène au restaurant. Appelle Cathy. Elle fera face. Après toutes ces années de paix elle a besoin d’être un peu secouée. »
Ils s’installent à la terrasse d’un petit bar sur le Barrachois. C’est Lina qui a dit :
« Je me sens plus à l’aise là que dans un restaurant chic. »
Quand ils arrivent à la villa tout le monde les attend : les jumeaux ont disparu. Partis se promener en fin de matinée ils ne sont pas rentrés.
Marie laisse Lina avec les deux petits et emmène Luce, Mélanie et Julie. Quatre paires d’yeux seront plus efficaces. Elle déclare au commissariat la disparition des enfants, consciente de la difficulté pour les policiers de les retrouver sans photographie.
Elles roulent dans les rues proches élargissant peu à peu leur zone de recherche.
« Les voilà ! » Dit Mélanie, croyant apercevoir l’un des enfants à l’angle d’une rue. De faux espoirs en erreurs répétées l’angoisse peu à peu s’empare de chacune. Ils étaient coutumiers des escapades mais les dangers, ici, sont tout autres que dans le cirque. A chaque heure elles appellent Cathy, espérant l’entendre annoncer leur retour. Mélanie et Julie longent le bord de l’océan pendant que Marie les suit en voiture.
Rien.
Marie appelle Pierre pour que lui aussi regarde au cours de ses visites.
C’est finalement Jacques qui ramène les jumeaux. Il les a rencontrés dans le jardin de l’État alors qu’il se détendait entre deux visites. Ils étaient fatigués mais tranquilles en ce lieu de calme au milieu des arbres et des oiseaux. Ils ont vu beaucoup de nouveautés, joué avec des enfants, bu de l’eau à des robinets trouvés au hasard. Ils sont simplement affamés et promettent de ne plus s’en aller.
En bonne institutrice habituée aux enfants, Lina prépare un papier pour chacun où figure le numéro de téléphone ainsi que leur adresse. Elle procède de cette manière quand elle emmène ses élèves en promenade.
Tous ont besoin de repos.
Lina et Luce échangent des souvenirs qui permettent à Marie de comprendre un peu leur enfance.
Axel n’est toujours pas là. Il doit boire l’argent qu’il a emporté. Luce n’a pas l’air plus inquiète que lors de la disparition des petits. Elle semble ne s’intéresser à rien.
Lina dit à Marie ce que sont les journées pour tous ceux qui se lèvent en n’ayant rien qui les motive : « Avant ils travaillaient. C’était dur de cultiver ce qui devait les nourrir, s’occuper des volailles, aller chercher le bois, réparer la maison, préparer les repas... Ils étaient toujours occupés. Avec les aides, l’ennui est arrivé et le sentiment d’inutilité. Ils sont incapables de profiter de ce temps libre après une vie de contraintes. »
Pierre qui vient d’arriver se mêle à la conversation :
« Ce n’est pas le revenu minimum d’insertion, pas plus que les contrats emploi solidarité qui sont les responsables. Ce sont ceux qui décident. Lorsque le Premier Ministre parle de réduire le chômage, chacun de ses ministres pond une circulaire. Dans les départements les directeurs des services entament une course à la promotion en faisant preuve de zèle. Ils invitent les élus et les associations à fournir des listes de bénéficiaires et la machine est en route. Ici personne ne contrôle rien et la société réunionnaise s’écroule dans l’alcool et l’ennui. »
« Que veux-tu que l’on fasse ? Qu’on supprime les aides ? Ces malheureux vont mourir de faim » dit Marie.
« Ce que je souhaite c’est que chacun fasse son travail. Que les services compétents vérifient chaque cas, contrôlent les formations qui deviendront obligatoires, veillent à ce que des travaux soient offerts à ces gens que l’on paie. Une réelle insertion sera programmée permettant à chacun de trouver sa place. »
« C’est vrai » dit Lina « Il y aurait tant à faire. S’ils participaient à des tâches d’intérêt collectif ils retrouveraient une place dans la société. Leurs enfants les reconnaîtraient, les familles retrouveraient l’équilibre... »
« Alors pourquoi ne le fait-on pas ? » s’indigne Marie.
14
« Par paresse. Par incapacité. Pourtant comme l’île serait belle si les milliers de C.E.S. étaient organisés en groupes de travail. Il en est parmi eux qui sont tout à fait capables de recevoir des formations qui leur permettraient d’encadrer les autres. Il y aurait partout des fleurs qui viendraient des friches communales enfin mises en valeur. Ils construiraient des aires de jeu. Ils créeraient des espaces de promenade. Ils aideraient les vieux. Ils deviendraient indispensables, et, la confiance revenue, certains seraient des entrepreneurs.
Les élus et les chefs de services départementaux pourraient se regarder sans honte dans leur miroir : ils auraient rempli leur mission. »
Mélanie qui entre en courant interrompt cette envolée. Sa chemise est déchirée. Elle pleure et court vers sa chambre. « Tu ne vas pas la voir ? » demande Marie à sa soeur. « Que veux-tu que je fasse ? » répond Luce.
Marie rejoint la jeune fille et la prend dans ses bras.
« Dis-moi ce qui t’est arrivé »
« J’étais partie faire un tour. J’ai rencontré des garçons avec qui j’ai parlé. Ils m’ont invitée à les suivre pour écouter de la musique. On a un peu dansé et bu une ou deux bières et puis ils se sont mis à me toucher partout. Un des plus vieux m’a emmenée dans une pièce sombre et... » elle s’arrête et sanglote.
« Tu veux dire qu’il t’a... Luce ! Pierre ! Venez vite. La petite a été violée par des voyous. Il faut aller à l’hôpital et prévenir la police. »
« Tu vois bien qu’elle n’a rien » dit sa soeur « elle n’est pas blessée. Elle a juste eu peur. »
« Je te dis qu’ils l’ont violée. Imagine... Sa vie est brisée... »
« Elle est déjà enceinte depuis trois ou quatre mois. » Dit la mère de sa voix morne.
Marie s’affaisse sur le lit.
« Et tu ne disais rien ? que sera sa vie maintenant ? »
« J’avais quinze ans quand elle est née. Chez nous c’est comme ça depuis toujours. Elle se mariera. Elle aura d’autres petits. Elle touchera les aides. La vie c’est comme ça. »
« Va te laver » dit Pierre à la jeune fille. « Si tu veux Jacques t’examinera. »
« Est-il trop tard pour une I.V.G.? » demande Marie.
« Ce qui arrive là est mon quotidien » dit Pierre. « Tu le sais aussi. Tu vois toutes ces adolescentes quitter le collège pour mettre des enfants au monde. Elles perçoivent une allocation qui leur permet de quitter le toit familial. »
« Qui est le père ? » demande Marie à Luce.
« C’est sans doute le voisin. Il est séparé de sa femme. A moins que... Va savoir. Est-ce qu’elle le sait ? »
15
Lina entraîne Marie vers la bibliothèque pendant que Pierre part pour ses dernières visites.
« J’avais donc des œillères qui m’empêchaient de voir ce monde ? »
« On ne sait pas ces choses hors de la famille » dit Lina. « C’est à cause de ce que disait ton mari : de tous ces hommes oisifs, de ces familles qui n’en sont plus où la violence est fréquente. Ce n’est pas nouveau tu sais. C’est l’histoire de l’île. Souviens-toi qu’à peine cent ans avant notre naissance les esclaves vivaient sur les plantations dans des conditions d’exploitation totale. Dès le début de cette colonie les hommes étaient si nombreux que les fillettes avaient à peine le temps de devenir pubères avant d’être mariées. La civilisation qui a mis tant de siècles à s’installer en France n’est ici qu’une construction récente. »
« Mais c’est ma nièce ! Sa mère qui trouve tout ça normal est ma soeur ! Ici c’est ma maison! »
« Ton père savait tout ça quand il t’a emportée. Sans lui tu aurais, toi aussi, dû vivre ainsi. »
« Tu as bien résisté à tout ça et... »
« Crois-tu ?Jje te raconterai un jour mon adolescence. Tu verras. Mais ce n’est pas non plus l’enfer. Pas plus que leurs cases ne sont des taudis. Il faut quitter tes lunettes européennes. Garde tes valeurs que je partage totalement, mais n’essaie pas de les appliquer partout. »
« C’est le même sang qui coule dans mes veines. Leur histoire est la mienne. »
« Non. Ton histoire est unique. Regarde cette journée que nous venons de vivre. Nous avons le même âge, nous faisons le même métier, nous parlons la même langue... crois-tu que nous l’ayons ressentie de la même manière ?
Ce qui m’a marquée c’est la rencontre avec toi. Ma vie en est déjà transformée. Pour toi c’est la recherche des enfants et le viol de Mélanie. »
« Et Luce? Qu’en retiendra-t-elle ? »
« Notre histoire est ce que nous la faisons. L’exotisme d’un passé que d’autres ont pu vivre en Ile-de-France sous Louis XVIII, à Madagascar, en Chine ou en Inde à la même époque est aussi peu important dans ta vie ou la mienne que ce qui se passe en ce moment dans une famille japonaise ou cubaine. Tu ne peux pas comprendre ce que ressent Luce, pas plus que ce qu’éprouve Mélanie. Si tu veux je te ferai lire Cyrulnik dans « Les nourritures affectives ». Il faut apprendre à se décentrer de sa propre pensée en admettant qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’être humain. »
Lina parcourt des yeux les livres qui emplissent la bibliothèque de Jean et dit en riant:
« Si tu me perds un jour: je serai ici. Je pourrais y rester des semaines. Comment veux-tu qu’un homme qui a lu tous ces livres n’ait pas des différences énormes avec Axel ou le vieux Tang de Mafate ? »
Cathy appelle depuis la salle à manger : « Á table ! »
Mélanie porte une robe neuve et s’est maquillée. Elle joue avec ses frères. On jurerait que rien n’est arrivé. Marie la prend dans ses bras et demande :
« As-tu besoin de quelque chose ? Veux-tu aller à l’hôpital ? »
Elle la regarde avec étonnement :
« J’ai faim. C’est ma faute. Je ferai attention une autre fois. »
16
Lina sourit à Cathy à qui Marie la présente. La vieille femme l’embrasse et dit : « Aidez-moi à la rendre raisonnable. Elle a toujours été trop gâtée. Maintenant elle dépasse les bornes. Même monsieur Pierre lui laisse faire tout ce qu’elle veut. Je ne sais pas où ça va nous mener. »
« C’est mon amie à moi » dit Marie « C’est moi qu’elle aidera contre tes abus d’autorité. »
Jacques et Pierre arrivent et tous apprécient le repas préparé par Cathy. Luce l’a aidée à éplucher les légumes. Elle obéit à la vieille femme qui l’a adoptée. Elles s’occupent de la vaisselle pendant que les enfants sont devant la télé. Jacques emmène les deux jeunes femmes et Pierre au bureau.
« J’ai une nouvelle dont je ne sais si elle est bonne ou mauvaise. Mon ami a retrouvé les archives. Les trois bébés ont été confiés à des familles dont il m’a faxé les noms et les adresses en me rappelant que tout est secret. C’est très inhabituel et sans doute illégal. Je te demanderai d’être très prudente Marie avant d’intervenir. Ils sont adultes bien sûr, mais l’annonce qu’on n’est pas l’enfant de ceux qui nous ont élevés peut faire des dégâts à tous les âges. » Pierre ajoute:
« Ils ont pu changer de ville et même de pays et seront difficiles à retrouver. »
« Je dois aller au bout » dit Marie. « Je ne leur dirai peut-être rien mais je dois les retrouver. Parmi ces enfants il y a la soeur de Lina. Qu’en dis-tu ? »
« Je ne sais pas » dit la jeune femme, les yeux soudain pleins de larmes. « C’est ma soeur bien sûr, mais si peu. Un biologiste pourrait aisément le prouver, mais pour un psychologue serions-nous vraiment soeurs? Quand je vois Marie et Luce j’avoue que j’ai un peu peur. Je ne veux pas assumer le malheur des autres. J’espère que ma part de souffrance est derrière moi. Avoir trouvé Marie suffit à mon bonheur. Je n’en espérais pas tant. »
Marie s’empare déjà du Minitel.
« Nous pouvons au moins savoir s’ils vivent au même endroit. »
« Á condition qu’ils aient le téléphone » dit Pierre « et qu’ils ne soient pas en liste rouge. »
Lina la rejoint et voit apparaître sur l’écran le nom de ceux qui ont adopté sa soeur. L’adresse est la même. Ils sont agriculteurs dans le Cantal.
Elle se sent faiblir. Les deux médecins l’entourent et c’est en souriant qu’elle rouvre les yeux :
« Les secours sont bien organisés à la Réunion. Deux médecins pour une simple défaillance ! » Dit Marie qui lui tient la main. « Il faudra que je les aie à l’œil si à la première occasion ils se jettent sur toi. »
« Merci. Ce n’est rien. Trop d’émotion pour une sauvage. Je suis tellement habituée à ce que rien ne vienne changer le cours de mes journées. Avouez que ça fait beaucoup. »
Jacques reste seul pendant que les jeunes femmes invitent les enfants à se coucher. Luce est déjà dans sa chambre et Cathy partie chez elle.
Les deux amies roulent en silence derrière la voiture de Pierre. Marie fait à Lina les honneurs de sa maison des hauts pendant que Pierre va se coucher.
« Là aussi il y a une bibliothèque. Moins fournie que celle de Saint-Denis mais tu y trouveras quand même de quoi t’occuper quand je t’ennuierai. »
17
Marie a du mal à se remettre de l’agression dont Mélanie a été victime.
« Il y a peut-être plusieurs façons d’être humain mais de tels actes n’existent même pas chez les animaux. »
« Crois-tu que l’amour préside à toutes les rencontres dans la harde où seul le vieux cerf a le droit d’assurer la descendance jusqu’au jour où un plus fort s’impose ? Il en est ainsi chez de nombreux mammifères. Mais si nous laissons les animaux et parlons des humains nous découvrons que pendant longtemps on a marié des enfants, entre eux ou avec des vieux. La polygamie permet encore à de riches vieillards d’acheter des adolescentes. Ont-ils tort ? Est-ce bien