Quand pointe l'aube (p. sandrin): feuilleton

Un article de Wiki.

Sommaire

Quand pointe l'aube


Paul Sandrin


Quand pointe l'aube


Image:aube.jpg


Zuihitsu


Nouvelles provinciales,

récits et poèmes,

d’hier ou d’ailleurs




Note préliminaire :

L'ouvrage présenté ci-dessous est destiné à être édité courant 2008.

Comme dans toutes les pages wiki, grâce à l'onglet "discussion" ci-dessus, il est possible de dialoguer avec l'auteur.

Cette présentation en "avant-première" permet donc au lecteur de donner son avis, favorable ou non.

L'auteur pourra ainsi peaufiner éventuellement son texte en fonction de ces échanges avant de donner "l'imprimatur".

De nouvelles pages seront ainsi présentées chaque fin de semaine en une vingtaine de livraisons.

Le zuihitsu est un genre littéraire japonais ancien qui se traduit littéralement : "au fil du pinceau".



Précédents ouvrages de Paul Sandrin

Récits, romans ou poèmes, voici six titres, édités de 2000 à 2006 :

Saints d'Auvergne

L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure

Un sourire du Pays des Vertes Gentianes

Sombra y Sol

Le Bal des Prénoms

Lumière céleste

Table des matières


Avertissement

Prélude : pages de journal intime 1998, I, II, III

1 Couleurs de Brie

2 Au pays des volcans

3 Bords d’eau et envols

Interlude

4 Hier, aujourd'hui et demain

5 Fantaisies

6 Exercices de style

7 Hédonisme

Appendice

Avertissement

Ce livre est un plagiat !



Interlude


Avec le chapitre Hier, aujourd’hui et demain qui va suivre, hier est évoqué à travers le souvenir d’événements douloureux, mais aussi plus légers, ayant pu jalonner mon parcours.

Malgré mes nouveaux dons de voyance, mon intention n’est pas de jouer les madame Soleil pour dévoiler l’avenir en parlant de demain.

Mes pouvoirs divinatoires, essentiellement du domaine littéraire, ne me permettent pas, il est vrai, de discerner clairement tous les éléments du triste sort qui menace notre pauvre humanité au cours des années prochaines ou un peu plus lointaines.

Pour envisager le futur, il semble légitime de réfléchir sur notre commune destinée au travers des évènements du présent. En dépit de l’émotion, de la nostalgie ou de la peine que peuvent susciter les pages empreintes du passé, la différence de ton pour parler de l’avenir tend à mettre en lumière la rapidité de la néfaste évolution récente de nos existences, en l’espace de peu d’années. Les graves inquiétudes qui nous habitent quant à notre devenir et celui de nos descendants expliquent la rudesse du langage ou des sentiments exprimés ci-après.

Mais si tu as peur des mots, ami lecteur, passe ton chemin. Il pourra paraître opportun d’éloigner en particulier de ces pages les enfants en bas âge ou les adultes victimes de troubles cardio-vasculaires mal maîtrisés.

Les Fantaisies, Exercices de style, Hédonisme qui suivront devraient être les bienvenus pour permettre de retrouver un certain sourire. Voire le rire qui devrait demeurer le propre de l’homme et sa bouée de survie parmi les vicissitudes d’aujourd’hui ou de demain.

Chapitre IV : Hier, aujourd'hui et demain, 2

Interrogations et angoisses


52 Ire de mai


Suite à la révélation des sévices dans les prisons américaines en Irak


Triste humanité !

L’homme est un loup pour l’homme ?

Bien pire qu’un chacal en vérité !

L’imagination de l’homme est sans borne,

Dans le raffinement de l’horreur.


L’homme invente

Les soldats de la démocratie

Gardiens des prisons de tortures,

Les clichés numériques

Pour immortaliser les sévices,

Les croix gammées sur les tombes

Dont l’odieux perpétue la hantise des fours crématoires.


Le chacal, le vampire tuent par instinct

Et par nécessité alimentaire.

L’homme invente

Le goulag,

Le viol organisé, les lapidations,

La cave Dutroux,

La drogue,

L’endoctrinement,

Les carnages intégristes,

Le terrorisme barbare, aveugle et imbécile,

Les supplices chinois,

La révolution « culturelle »,

L’esclavage,

Les génocides du Cambodge, du Rwanda,

D’Arménie, d’hier et de toujours,

Les Sabra et Chatila,

Le meurtre de Rabin

Et de Martin Luther King,

Les busheries pétrolifères au nom de la Bible

Et autres St Barthélemy,

La famine et les stock-options,

La bombe à fragmentation,

Et l’antipersonnelle,

L’arme atomique, chimique, bactériologique…


Assassin de la nature,

L’homme enfante la pollution de l’univers,

Négation du proche avenir,

Met la poule en batterie,

Rend la vache carnivore et alcoolique,

Asservit l’ensemble du règne animal,

Pour le mettre en broche et en panse.

Ayant éradiqué la lèpre, la peste et le choléra

Des seuls pays civilisés

Où les labos peuvent assurer leurs dividendes,

Il bénéficie, bonté divine,

Du sida.


Le rire est le propre de l’homme ?

Propre dites-vous ?

Né dans les cris et le sang,

Emballé d’un gluant placenta,

Créature divine, dit-on ?

A terme pourtant,

La bête humaine finit par devenir ce qu’elle est,

Un tas de viande,

Avariée à la fin de l’aventure,

Avec ses issues (1),

Paquet de pisse et de merde,

L’homme se perpétue en tas d’os !

Au Panthéon ou sans sépulture.


N’est-elle pas suffisamment

Absurde ?

Faut-il ajouter tant de barbarie

A la « condition humaine » ?


(1) Abats et viscères d’animaux : issues du cerf offertes à la meute après la chasse à courre.





53 Cadre quadra, animal humain numérisé

Après douche et p’tit déj

En la prime jeunesse

En la nouvelle ardeur

De l’aube quotidienne

Quand le corps se libère

A l’heure matinale 1

En sa belle vigueur

Bel animal humain

Notre cadre quadra

Gonflé de sève printanière

Se vêt.


Bardé de ses portables

Hyper numérisé

Ayant baisé le front

D’épouse et des mouflets

Il sort le bmw

Au joyeux cliquetis

D’eau vive dans les prés

De vacance enfantine

Embarras du trafic

J’enclenche mon dernier

Cd.


Image:bmw3.jpg


Quatre-quatre garé

Négligeant l’ascenseur

Pour training matinal

Le fier cadre quadra

Avale quatre à quatre

L’escalier des bureaux

Qu’emprunte aussi le boss

Salue dicte répond

A son client nippon

Et court jusqu’à la pause

Café.


Pour le prochain week-end

On va organiser

Un brillant séminaire

Aux gentes secrétaires

Ce havre des stressés

Tu lui en as parlé ?

Ce matin ! C'est OK

Mais pas la Normandie

Sa femme est à Deauville

Tu retiens Rambouillet

Ollé !


Au départ constaté

De son grand pdg

Notre cadre quadra

Emprunte l'ascenseur

Reprend le bmw

Embarras du trafic

A l'heure vespérale

Ayant baisé au front

Toute la maisonnée

Le quadra cadre se

Dévêt.


Et s’endort épuisé.


1 variante : à l'heure défécale



54 Rude époque

Si tu es du quart monde,

Si tu perds ton job,

Tu peux crever de faim,

Même chez les rupins.


Si tu te promènes,

Fais gaffe tout de même.

Pour New York ou pour London

Délaisse l’avion.


Tout comme pour Oslo

N’ fais pas le rigolo

Enfourche ton vélo

Tu tomberas de moins haut.


Gare aux tours infernales

Des grandes capitales

Les villes en bidons

N’attirent pas l’avion.


Vois les latinos

T’auras de la bonne coke ;

Ca n’est pas du toc

Chez les bons guérilleros.


« Si tu vas à Rio,

N’oublie pas de monter là-haut… »

Car en bas, caramba !

Parmi les favellas


Image:Riomi.jpg

dessin de Pesso


O padre mio

Les jeunes pistoleros

Risquent de trouer ta peau

Pour quelques pesos.


Au fond de l’Afrique

Si jamais tu croques

La jolie moukère

Bénie par le saint-Père,


La jeune beauté

De couleur café

Sans capote t’filera l’sida

Tu seras chocolat.


Dans les îles sous l’arbre à pain,

Aux branches regarde bien

Si les tsunamis macabres

N’ont pas pendu de cadavres ?


Si tu te sens un peu seulabre

Lors d’un voyage à Sion

Evite les lamentations

Et le parpaing, tombé du mur sans palabres.


Pour franchir la rue de Gaza

Crois-moi, fais fissa

Entre les tanks de Tsahal

Et leurs balles !


En Irak ! Tac tac, les gars de Bush !

Les copains de Laden t’élargissent la bouche !

Tous te zigouillent volontiers

Pour instaurer la paix.




55 Civilisation

Indifférents à notre terre

Qui en crève,

Nous continuons pétaradant

A sillonner le macadam.


Inattentifs à toutes les espèces

Qui disparaissent,

Nous tiraillons tous azimuts

Palombes et tourterelles

Et nous frétons des caravelles

Pour dépeupler les océans,

De mazout gluants.


Aveugles aux monstrueuses famines,

Dont tant crèvent,

Nous continuons ventripotents

A nous gaver benoîtement.


Ignorants de nos lettres, de notre art,

Notre culture,

Nous courons chez les Aztèques

En brûlant du kérosène

Pour montrer notre binette

Photochée en numérique

Vénérant Tezcatlipota !


Indifférents à notre terre

Qui en crève,

Nous continuons pétaradant

A sillonner le macadam.




56 Dispendieuse sénescence

Au compte des profits et pertes

Du pauvre mammifère humain

Au fil du temps beaucoup plus comptent

Lourds débits que gains d’exception.


« Antres, je me suis vu chez vous

Avoir, jadis, verts les genoux,

Le corps habile et la main bonne… »

Las ! La toison clairsème

Las ! La vue s’amoindrit

Las ! L’ouïe est incertaine

Une à une, tombent les dents

Comme feuilles d’automne.

Sévit l’arthrose

Et la thrombose…


Mais grâce à Science, Technique et Argent

L’humain âgé, civilisé et bien friqué

Bénéficie, oui, des implants

Capillaires, dentaires,

Pour la femelle mammaires.

Acoustique numériseé,

Visuellement afflelouté

Et retendu, médicamenté et greffé

Le riche humain sénilisant

Meuble ainsi tout son temps

A consulter, être massé, examiné,

Check-upisé, appareillé et opéré.


Avant de dispendieux mouroirs

Où à la lueur des derniers neurones

Restés valides,

En moderne Pascal, le vieux refabriqué

Pourra conclure :

« L’homme n’est qu’un robot

Un robot dépensant ! »




57 entre vie et trépas

sourire sein de mère

premiers pas triomphants

câlins jeux et bonbons

télé


amours fous et fous rires

entraînement sportif

premières libations

acné


rires gras de l’été

excès alimentaires

et grosses cylindrées

tabac


souvenirs ressassés

déplacements poussifs

régime intubation

hélas


testament et notaire

couronne enterrement

spectacle inhumation

déjà


*


57(bis) entre vie et trépas

maladies infantiles

hécatombes, famines

malaria et sida

Là-bas




58 L’avenir

Seule assurance,

En l’ignorance du lendemain,

La mort est l’avenir de l’homme.


Tu crois au ciel, tu n’y crois pas ?

La belle affaire,

En l’inconnu d’un au-delà !


Notre destin n’existe pas.

Quand l’avenir mène au trépas,

Il mérite l’indifférence.


Le souvenir sans le regret

Et l’idéal sans l’illusion !

Foin du fol espoir et des larmes !


Car, pour chacun, petit ou grand,

Grain de sable sur la grand’plage,

L’horizon s’arrête au prochain virage.


Méfiant en la foi et ses guerres,

Tracer son propre itinéraire,

Suivre sa voie.


Qui souvent mène où l’on n’allait pas.


7 mai 2008


on peut revoir ci-dessous le prélude, le chapitre III et le début du chapitre IV

Prélude



Pages de journal intime 1998, I


Questionnaire de la Caisse de Retraite destiné à « établir vos droits aux prestations susceptibles de vous être versées dès le quatrième trimestre de l'année en cours »… Possibilité. Nullement obligation. Direction panier ! Destination habituelle des invitations aux repas, galas et déplacements divers, adressées aux anciens de la commune.

Las ! Mon associé, mon cadet de vingt ans, plus soucieux de l'usure du temps, me fait brutalement l'annonce de l'arrêt irrémédiable de son activité libérale dans moins de six mois. Pour diverses raisons pratiques, il va falloir cesser d'exercer, en même temps que ce grand sage.

Devant ma réticence, il ne sait pas réprimer un avis personnel très pertinent :

- Vous voulez donc crever au boulot ?

A défaut d'information très précise sur les circonstances les plus souhaitables de ma disparition, j’élude la question. Sans m'étonner plus avant de la décision de mon acolyte, désireux d’un exercice salarié moins stressant.

Bénéficiaire par contagion de cette éminente sérénité, je tente de me raisonner. Ces petites poussées hivernales de bronchite asthmatiforme seront plus faciles à contrôler, si les va-et-vient professionnels matinaux ou tardifs me sont évités. Ainsi que les fatigues et astreintes du travail quotidien.

Je pourrai reprendre, avec modération, une activité sportive plus régulière. Raideurs ou douleurs articulaires et musculaires, signes d'irréparable outrage des ans, ne méritent-ils pas une meilleure attention ? Les verres épaississent et l’ouïe n'a plus la même acuité. Il faudra admettre la réalité de ces misères.

Ma méthode était de les ignorer.

Lors de ma dernière et lointaine consultation, Alexandre m’avait recommandé :

- Bilan complet, « check up !», dès la cinquantaine. A renouveler systématiquement tous les cinq ans. Pour l'asthme, Ventoline dès l'apparition du moindre petit sifflement.

Grâce à cette précieuse prescription ou quelque autre, glanée ici et là, je domine ces discrets désagréments.

En résultent des insomnies plus fréquentes ? Du temps disponible en supplément !

Cela m’a permis l’abord de la Recherche par la face nord. La récente biographie de Proust par J. Y. Tadié m’a procuré l'équipement et les connaissances préliminaires nécessaires à cette entreprise, consistant à commencer par : “ Longtemps, je me suis couché de bonne heure ”, et à terminer par : “ ... tant de jours sont venus se placer - dans le Temps. ”, ayant lu avec toute l'attention requise chacune des phrases intermédiaires. J’en suis à la relecture et se trouvent ainsi résolus ces petits inconvénients d'insomnies.


Image:proust.jpg


Les check-up d’Alexandre négligés, j’ai décidé de ne le consulter, non plus qu'aucun de ses confrères, qu'en cas d'urgence extrême. Nonobstant la considération augmentée de la grande affection que je porte à Alexandre !

Alexandre est un précieux ami. Jusqu'à peu, il est vrai, ses activités professionnelles ne lui laissaient guère de temps pour pratiquer activement l'amitié.

"Tabernacle" ! Cessant d'exercer, le voilà accaparé par son épouse à laquelle sa présence fut trop longtemps comptée. Me revient en mémoire le vieux proverbe chinois : « le plus grave danger pour le médecin c’est d'être marié à une femme de médecin ». Jugement sans nul doute excessif, mais Alexandre demeure de fait indisponible. Un ami virtuel en quelque sorte !

La conscience de l’esseulement inhérent à la retraite prochaine, m’assaillit soudain d’une sorte de vertige. Je grognais contre les astreintes de ma tâche. Les heures libres, week-ends et vacances n’en étaient que plus précieux et de multiples activités les rendaient parfois trop brefs. Que faire d’une disponibilité permanente ? Pourquoi entreprendre ceci ou cela maintenant. Plutôt que demain ou plus tard ?

Une petite démangeaison d’écriture m’a souvent tracassé. Faute de temps, je ne prêtais pas grande attention à ce léger prurit. N’est-il pas temps d’y songer ? La lecture de Proust m’a réconcilié avec la littérature. Vais-je me mesurer à son génie ? C’est la motivation pour l’écriture que j’ai réapprise de lui.

Se consacrer à l’élaboration d’un texte à la mesure de ses capacités. Revisiter le temps passé au filtre de la mémoire. Belle matière pour exercer son premier talent.

C’est décidé, je vais écrire. Le temps, le temps… C’est le temps qui me manquait pour bâtir un ouvrage ! Avec la retraite la situation s’inverse.

Là est le chemin !

Attentif à l’apport éventuel de toute autre inspiration créatrice, je vais réinvestir en pensée, sans souci de chronologie, les lieux et les époques de ma vie. J’imiterai la méthode toute classique de Claude, mon ami peintre. Lors de ses séjours sur les rives méditerranéennes, il noircissait des carnets de minutieux croquis, dépositaires des impressions lumineuses ressenties ici ou là. A partir de ceux-là Claude réalisait ensuite ses toiles à l’atelier. Mes voyages à moi se feront dans l’amère douceur d’une libre errance au fil des ondes incertaines de la mémoire. A partir des notes alimentées par mes rêveries ou ma réflexion, je construirai mes récits.

Pour chacun au soir d’une vie déjà longue, les sujets d’émerveillement, de rêverie, d’étonnement ou d’horreur ne manquent pas alentour pour élaborer maints écrits. Sans se limiter aux souvenirs personnels !

Et pourquoi ne pas s’aventurer hardiment dans l’imaginaire ?




Pages de journal intime 1998, II


Dans ma déception, pour la première fois hier, j’ai couché mes réflexions intimes sur le papier. Au lieu de vociférer ou de répandre mon acrimonie vers mes proches.

Après une douloureuse nuit de réflexion, j’ai donc décidé !

Ces premières pages de journal seront le début de mon premier ouvrage. J’ai corrigé : « le début de mon œuvre » aurait prêté aux sarcasmes. De lecteurs éventuels.

Plus précisément, ce sera ma préface.

Bizarrement, l’épreuve de ce décrochage imposé d’une longue vie professionnelle me rend très lucide. Tellement lucide que je me sens soudain possesseur d’une faculté inconnue jusque là. Non seulement le présent m’apparaît d’une clarté limpide pour me construire un nouvel avenir, mais je me sens habité d’un regard prémonitoire sur les événements futurs. Vue sur l’avenir d’une telle acuité que me voilà véritablement extralucide. Du moins, dans le domaine littéraire qui désormais est le mien.

J’ai soudain la certitude que les pensées qui se bousculent dans mon esprit coïncident en bien des points pour l’architecture de mon ouvrage à la facture de celui d’un grand auteur étranger disparu. La teneur de son livre se présente clairement à moi comme si j’en faisais présentement la lecture ! Alors que ce livre ne me sera matériellement accessible que dans plusieurs années, à travers la traduction qui en paraîtra alors chez nous.

Fermons la parenthèse, je vous éclairerai au fil des pages sur ce point particulier, cher hypothétique lecteur.

Me voilà investi d’un don extraordinaire !

Côtoyant le passé par le souvenir, je vis le présent avec la maîtrise que m’imposent mes difficultés récentes. Et voilà que le futur se dévoile à ma réflexion par larges pans. L’avantage évident qui m’est offert est que me voilà grandement libéré de la chronologie. Je naviguerai dans le temps sans me soucier d’être taxé d’incohérence dans le déroulement de ma narration. Sachant que demain, « qui vient toujours un peu trop vite », viendra à coup sûr corroborer mes assertions concernant le futur.

Il reste qu’un point m’a parfois posé problème quant à mon expression écrite. Dès mes premières rédactions ou dissertations scolaires, je faisais mon affaire des relations ou des démonstrations qu’impliquait le sujet. Mais, de même que dans mes lectures, hormis chez Proust, j’ai souvent sauté maintes descriptions ou portraits m’apparaissant redondants, ma prestation écrite d’abord soucieuse d’argumentation a pu être taxée de sécheresse dans le développement.

Voilà donc un lourd handicap pour prétendre élaborer une œuvre romanesque. Un nouvel obstacle majeur m’apparaît aussi. La cohérence de l’ensemble, outre la chronologie, oblige à ce que les personnages se retrouvent dans une commune vraisemblance géographique. Déjà privilégié par ce nouveau don de vision, je ne puis réclamer la capacité permanente d’ubiquité pour moi-même et mes personnages.

Une autre façon existe d’échapper à la cohérence et à la chronologie sans abuser de ma voyance paranormale. Au lieu d’enchaîner des récits en un roman ou une saga solidement construits, je peux me consacrer à la nouvelle ou au récit, sans souci de continuité rigide ni de liens contraignants d’un écrit à l’autre. A l’instar de Valéry Larbaud, je souhaite entre autre me libérer autant que faire se peut de « la vieille carcasse rouillée de l’intrigue ».

J’ai toujours été sensible à la qualité de la forme, à l’élégance des mots et de leur agencement, au jeu de mots, à l’humour issu de leur choix judicieux. Ce que j’ai déjà exprimé dans un poème que je chéris particulièrement :

J’aime les mots,

J’aime l’image,

Magie des mots,

Le calembour, le jeu de mots,

L’allusi-on, l’humour, un mot,

Et l’ironie, la connivence,

L’échange, un regard, un silence,

Une fleur pour toi, quelle éloquence !

Toujours des mots.

En un mot donc, j’attache une place majeure à la forme dans l’expression. Dans ce souci de l’orner au mieux, j’ai le plaisir de me trouver en accord avec Hugo pour lequel « il n’y a ni fond ni forme, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le fond et la forme sont le même fait de vie ». Et ajoute-t-il « la forme est le fond qui monte à la surface. »

Ainsi, ma décision est ferme. Ce premier ouvrage qui doit constituer mon grand œuvre rassemblera récits et nouvelles délaissant délibérément le genre du roman. Il sera aussi parsemé de poèmes qui, s’ils ne sont aujourd’hui que peu prisés en recueil, peuvent égayer de ci de là - ou même ici et là- un ouvrage de leur petite musique particulière.

Des difficultés éditoriales m’attendent que je vais narrer. Et mon ouvrage majeur initié par ces premières pages ne sera en rayon que vers 2007-2008. Ainsi, pour satisfaire votre légitime curiosité, vous pourrez, dans le même temps que vous me lirez, prendre connaissance du livre qui m’a conforté dans mes choix et dont la traduction, qui m’est miraculeusement connue dès maintenant, ne paraîtra chez Phébus que fin 2006.


Image:quandtln.jpg


Je ne pensais en révéler le titre qu’en appendice à la fin de l’ouvrage, mais j’ai scrupule à jouer les cachottiers. Il s’agit donc de Quand la nuit tombe, de W. Wilkie Collins trad. E. Chedaille, Ed. Phébus, oct. 2006.

Et c’est là qu’il m’est très précieux de pouvoir connaître dès maintenant, en 1998, la traduction d’un tel écrit qui ne sera physiquement disponible que dans plusieurs années. J’ai en effet le grand plaisir d’y découvrir que mes préoccupations littéraires se recoupent grandement avec celles de son auteur au grand talent reconnu. Cela me permet de me lancer sans complexe, à l’imitation de Collins, dans la facture de nouvelles, de récits ou de poèmes, libres de tout autre lien que celui que me livreront jour après jour mon imagination ou mon souvenir. Je n’aurai même pas besoin d’utiliser à son image un procédé littéraire certes des plus judicieux. La liaison entre mes récits se fera le plus naturellement qui soit par ma capacité paranaturelle à voguer sur la mer du temps pour aborder alternativement à ma guise les rivages du futur comme du passé.

Pour une plus grande fluidité, je m’efforcerai cependant de regrouper mes textes par thèmes avant publication.

Ainsi, en ma qualité d’émigré d’Auvergne et d’immigré en Brie, je rassemblerai ceux en rapport avec chacune des deux provinces. Et avec Paris qui appartient un peu à l’une et à l’autre. Ou avec la province en général.

L’humour indépendamment de la géographie pourrait avoir une place à part. De même que la colère en cette époque de tant de désastres présents ou annoncés. Certains textes imités de ceux d’oeuvres connues au fil des pages pourront être rassemblés ou simplement estampillés « à la manière de… ». On remarquera peut-être ici ou là un simple clin d’œil à tel maître ancien ou plus récent. Ainsi de Ronsard, La Fontaine, Maupassant, Hugo ou Verlaine évidemment, d'auteurs japonais anciens, de modernes rappeurs ou de quelques autres.

La hardiesse de Collins avait été d’élaborer un recueil de nouvelles disparates « habilement liées par une trame parfaitement cohérente. Une jeune femme, Léah, est censée transcrire les textes « quand la nuit tombe », sous la dictée de son mari, un portraitiste que la cécité menace. Son épouse a donc imaginé pour survivre un expédient original : rédiger un ouvrage à partir des meilleures histoires racontées au peintre par ses modèles lors des séances de pose. »

J’aurai pu sans difficulté utiliser un procédé similaire à celui de Collins. Dans la plupart de mes futurs ouvrages, il sera habituel qu’un narrateur externe au récit le commente à la fin ou au sein même de chacun des chapitres. Le dialogue qui s’en suit avec l’auteur permet facilement d’expliciter d’éventuelles incohérences apparentes ou de réels paradoxes.

Mais ce don qui m’est apparu de naviguer dans le futur aussi bien que dans le passé m’autorise à livrer la succession de mes pensées, nous l’avons dit, sans souci de chronologie. Et sans recours à quelque artifice littéraire que ce soit.

De ce fait, pour requalifier la lecture, je me sens renforcé dans l’idée de délaisser le roman. Et même pour une part la nouvelle. A l’inverse de Collins qui avait pourtant, par sa qualité, élevé son recueil de nouvelles au niveau de ses meilleurs romans, je ne vais pas livrer un nombre limité de longues nouvelles. Ma hardiesse sera de regrouper une quantité notable de brefs récits ou poèmes et de courtes nouvelles. Tout en postulant à la reconnaissance de la qualité de l’ouvrage. Et symboliquement, en écho arithmétique aux Exercices de style du maître Raymond Queneau, je souhaite présenter 99 textes. Ou texticules.

Une précision encore. Aujourd’hui l’écrit tend à laisser trop souvent la place à l’image. La lecture est moins appréciée des nouvelles générations. Pour accrocher l’intérêt de jeunes lecteurs, moins attirés aujourd’hui par l’écrit et peu argentés, je permettrai une prise de contact plus facile en publiant en avant-première des extraits, voire l’intégralité de mon ouvrage sur la toile. Illustré de photos ou de reproductions d’œuvres d’amis artistes, ce qui est moins facile dans l’édition. Car fort coûteux !

A la réflexion, ma démarche n’est peut-être pas aussi originale qu’elle m’est primitivement apparue.

Depuis Queneau, ses comparses de l’Oulipo et les adeptes du nouveau roman, la tendance est bien de s’écarter d’un classicisme soucieux de classer l’écriture en genres littéraires prédéfinis. On transgresse volontiers ces limites aujourd’hui comme celles qui concernent tous les arts pour aller vers la transversalité, qui ne craint nullement le mélange des genres. Mélange que la vie nous apporte chaque jour entre le sourire et le drame.

Dans leur foisonnement les diverses expériences modernes, tel le monovocalisme magistralement utilisé par Georges Perec, apportent une foule d’outils à la création. Il reste à choisir soi-même parmi toutes les propositions actuelles ou anciennes les instruments propres à valoriser son expression personnelle. A définir ses propres règles pour retrouver une cohérence, un style apte à susciter un écho chez le lecteur ou l’observateur. Sans choix dogmatique de classicisme ou de modernité. Et sans crainte de la variété.

Me revient à l’esprit une conversation avec Claude, mon ami peintre féru de culture orientale. Il me faisait part de son intérêt pour la littérature japonaise traditionnelle, tant pour le haïku que pour le zuihitsu qui se traduit littéralement par « au fil du pinceau ». Wikipédia qui existe pour apporter quelques lumières sur tous les sujets indique qu’il s’agit là du genre « fragment ». Fragment qui, s’il connaît un regain de faveur, est présent de longue date dans la littérature occidentale.

Ainsi, la boucle semble bouclée. Sans renier l’apport de Collins et de mes facultés particulières, je retrouve dans le zuihitsu ou le fragment une proximité rassurante.

Termes précieux à utiliser en couverture de l'ouvrage pour orienter ou désorienter le lecteur.


(8 mars 2008)




Pages de journal intime 1998, III

De petites opportunités d’édition ou de diffusion vont m’amener à publier différents titres à tirage confidentiel, avant de promouvoir valablement le présent écrit auquel va mon intérêt majeur. Le bon côté de la chose est que connaissant à l’avance la teneur de mes futures publications, je peux y puiser dès maintenant sans réserve pour alimenter mon ouvrage phare.

Mais une certaine connaissance du futur n’a pas que des avantages. Ainsi de savoir dès aujourd’hui que mon ambition littéraire subira des revers renouvelés auprès des éditeurs, me détournant provisoirement du schéma exposé plus haut.

Voici quelques témoignages futurs de ma déconvenue, allant de la tristesse à l’amertume, voire à un sentiment de culpabilité :


Accusation


Nous accusons déception

De votre ouvrage

Nous accusons votre ouvrage

De réception.


Nous avons vu votre ouvrage

Avec la plus grande tension

Et n’ayant ouvert nulle page

Nous l’éludons.


Nous attendons d’un ouvrage

Plus d’émotion

Sans devoir lire les pages

C’est bien trop long.


Autoédition


Puisque nul

Ne m’édite,

Je médite…

En mon cœur,

Contrition !


Ainsi nul

Ne m’édicte,

Bénédicte,

En mon œuvre

Variation !

Pauvre nul,

Je te dicte,

Bénédicte,

Des épreuves

Correction.


Le dernier poète


Qui donc ira quérir

En haut des hauts rayons

De la bibliothèque

L’œuvre du vieux métèque ?

Quand aura disparu

Le poète !

Qui encore acquéra

Le léger opuscule

Au fond des étagères

De ce dernier libraire ?

Quand nous aura quitté

Le poète !


Kidonkirakérir

En haut des hauts rayons

Kiankorakéra

Au fond des étagères

Quand se taira le chant

De ses vers ?

Parmi les grands anciens

De Ronsard à Brassens

Si quelqu’un se rappelle

Du beau nom de Verlaine

Il ira sur gougueule :

«Voyez aussi vert-laine !»


Quelques lignes relevées dans la préface du tome II de l’Histoire de la Littérature du XXè siècle (Ed. Hatier) soulignent que ce n’est pas obligatoirement la qualité qui prime pour espérer être édité.


Image:hatier.jpg


Cela apporte un léger baume au cœur des pauvres auteurs en mal d’éditeur :

« …les importants circuits de distribution favorisent les grands tirages et contribuent à développer une littérature populaire de qualité souvent médiocre…

…le nombre considérable de titres publiés chaque année ne doit pas faire illusion…

…l’essentiel du marché est désormais occupé par des ouvrages qui ne sont pas de pure création : ils sont historiques, techniques ou scientifiques…

…Roland Barthes proposait une distinction entre « écrivains »et « écrivants ». Les premiers travaillent le langage et interrogent le monde au travers des formes qu’ils créent, tandis que les seconds se servent du langage comme d’un simple instrument…

…Les mémoires d’un sportif, d’un politicien ou d’une actrice de cinéma, si bien écrits soient-ils, n’appartiennent pas à ce que l’on appelle « la littérature ». Une différence de nature, plus encore que de qualité les sépare… ».

Ma propre déconvenue sera aussi atténuée de la petite satisfaction de me savoir recueillir au fil de maigres tirages autoédités ou édités à compte d’auteur quelques appréciations favorables :


Récognition


…courtes anecdotes pleines d’humour,

tendresse et à-propos…


…ouvrage qui étoffe l'œuvre de l’auteur

de l'éclat de soleil qui affleure en son titre...


…un livre léger comme une robe d’été

qui se lit comme un long poème

tant la musique des mots y mène la danse…


…c'est avec délectation que je viens de dévorer votre dernier ouvrage…


*

Comment, pour l’heure, organiser mon nouvel emploi du temps pour y ménager les séquences indispensables à la réalisation de mon ambition littéraire ? Je connais évidemment par avance mon échec à vouloir profiter de mes insomnies pour activer mon clavier. A l’inverse de la lecture, la tension créatrice interdit de retrouver le sommeil plus tard dans la nuit. Tout naturellement, du fait des contingences sociales et familiales, la pleine journée et la soirée ne me seront que peu disponibles. Je vais donc orienter mes efforts à préserver quelques heures de repos au plus noir de la nuit pour retrouver mon bureau dès les premières lueurs.

C’est donc avec bonheur que je verrai chaque matin pointer l’aube.

Rejoignant encore en cela la démarche de W.Wilkie Collins précédemment évoqué, en symétrie avec son ouvrage intitulé Quand la nuit tombe, pour mon travail un titre s’impose à moi : Quand pointe l’aube !

Chapitre III : Bords d’eau et envols, 1


Histoires d’eau

33

Baie de Somme


J’avais aperçu Karen en rendant visite à Gilberte.

Karen finançait ses études de lettres comme garde de nuit auprès de Gilberte. Elles étaient devenues amies.

Un jour, Gilberte m’a interpellé :

- Vous vous souvenez, Jacques ? Vous m’aviez proposé de vous accompagner en baie de Somme un jour de beau temps. Avant que je ne tombe malade.

- Bien sûr ! Si vous vous sentez assez solide, je suis prêt à renouveler mon offre.

- Ne dîtes pas de bêtises, Jacques ! C’est gentil de votre part, mais vous connaissez mon état…

- C’est vous qui en reparlez, Gilberte ! Seul, cela ne me tente guère.

- Emmenez donc Karen ! Elle vient de terminer ses examens de l’année et je vois bien qu’elle tourne en rond, ces jours-ci. Son ami est parti en stage aux Etats Unis pour six mois.

- Vous ne pensez pas que je vais le remplacer ? J’ai presque trois fois l’âge de Karen !

- Voyons Jacques ! Vous n’êtes pas tenu de tenter de la circonvenir. Depuis le temps que nous sommes amis tous les deux, vous ne m’avez jamais sauté dessus que je sache !

Un week-end ensemble meublera vos deux solitudes. Laissez-moi faire, je suis sûre qu’elle acceptera.


J’ai souhaité bien faire les choses. Le sac de Karen rangé dans le coffre, je lui ai tendu une rose en tenant la portière. La jeune femme a humé le parfum de la fleur, curieuse du poème qui l’accompagnait :


…Une fleur pour toi, quelle éloquence !


- Merci, merci ! Madame Hermann m’avait bien dit que vous étiez poète.

- Parfois…

- Je suppose que ces vers ne sont pas d’aujourd’hui. Je ne suis pas la muse qui vous les a inspirés ? D’ailleurs, je ne le souhaite pas. Que les choses soient bien claires entre nous avant de démarrer !

- Elles le sont tout à fait. Je n’ose pas…

- Quoi donc ?

- Rien, rien !

- Continuez ! Vous avez trop parlé pour arrêter en chemin.

- Je n’ose pas… vous rapporter la question de l’hôtelière au téléphone.

- Dîtes toujours !

- « Un grand lit ou deux séparés ? ». Je me suis aussitôt récrié : « Mais non ! Je vous ai demandé deux chambres individuelles ! »

- Evidemment !

Karen n’a pas menacé d’abandonner la promenade, mais il s’est passé quelques kilomètres avant que nous ne reprenions une conversation détendue.


Le parc régional du Marquenterre offre au visiteur le précieux spectacle de multiples espèces d’oiseaux migrateurs. Arrivés de bonne heure, nous avons pu parcourir ce coin de nature protégée avec ravissement. Nous avons eu l’opportunité de flâner parmi une assistance peu nombreuse, avant la grosse cohue du week-end.

L’organisation impeccable des lieux nous a permis de parfaire nos connaissances ornithologiques, au-delà du plaisir des couleurs, des formes et des évolutions de la riche population migratoire.

Au détour d’un chemin bordant l’eau, nous avons pu bénéficier à la volée des indications de l’accompagnatrice d’un groupe visitant la réserve ce matin-là.

«  Nous sommes à la période de l’accouplement des canards, essentiellement des cols verts. Les mâles particulièrement actifs en ces torrides journées sont parfois si impatients qu’une innocente canette risque, si elle n’y prend garde, d’être soumise à un véritable viol collectif. Au-delà d’une éphémère satisfaction, elle se retrouvera honteuse et rompue par l’assaut de la horde ».

Décidément ! Si les animaux donnent l’exemple !

Légèrement émoustillée par ce discours, Karen ne tarde pas à me héler :

- Venez voir ! Regardez ! Ici !

Pour l’illustration du propos précédent, un couple de volatiles, sans doute préposé à l’instruction des visiteurs, s’active à cœur joie dans une petite anse sous le rameau d’un saule.

Après l’exercice, mademoiselle se refait longuement une beauté en lissant soigneusement les plumes de son soyeux corsage. De temps à autre, elle jette furtivement un œil vers son partenaire immobile à peu de distance.

Espère-t-elle un nouvel hommage ? Magnanime ou jaloux, le mâle continue à monter la garde, figé auprès d’elle. Peut-être, ne songe-t-il qu’à protéger vertueusement l’aimée de la sauvagerie de ses congénères ? Ou attend-il de retrouver lui-même quelque vigueur ? Mon impatience à continuer la visite ne permet pas à Karen de savoir ce qu’il en advient. Suite à cette péripétie, je feins de persister à me demander si son déroulement est bien le fruit de la planification administrative désireuse de présenter un exercice pratique pour accompagner le discours théorique du guide de la visite.

Une autre disposition des lieux me ravit quant à la qualité et la minutie de l’organisation mais me consterne à la fois. Je ne comprends pas cet étiquetage des différents sites par des pancartes peintes, clouées sur des piquets de bois qui donnent des précisions sur les occupants des lieux. Collines des hérons ici, là oies sauvages, cygnes blancs ou noirs, sarcelles bleues, etc.… J’admire que l’on puisse ainsi amener les diverses espèces à se ranger derrière leurs panneaux respectifs mais je regrette ces marques de civilisation venant polluer des lieux prétendument préservés.


Image:canards.jpg


Certes on n’en est pas à la vaste concentration urbaine et au béton bordant au plus près les chutes du Niagara, mais j’aurais apprécié une plus grande pureté en ce petit espace de nature brute.

Karen argue que je n’ai rien compris !

- Ce ne sont pas les oiseaux qui se rangent derrière les écriteaux. Ce sont les écriteaux que l’on installe sur les emplacements, toujours les mêmes, que les volatiles occupent rituellement lors de chaque migration !

Je ne sais pas si cela est dû à l’apparente conviction de Karen quant à quelque naïveté de ma part ? Ou du fait de la révélation par ce discours d’un manque d’humour de ma compagne curieuse de mœurs érotico-aquatiques ? Mais la remarque me met un instant de mauvaise humeur. Ce léger courroux me permet d’exprimer vigoureusement ma vindicte contre les chasseurs de la Somme.


C’est un privilège rare de prendre un demi bien frais avec quelques amis ou une plaisante amie aux tables ensoleillées des Tourelles, agréable établissement du Crotoy surplombant la baie de Somme.

Il y a de par le monde des lieux et des moments paradisiaques que je n’ai pas de scrupules à apprécier à l’occasion. Telle la flânerie en la terrasse de cet hôtel coquet, rutilant de son crépi rouge récemment rénové.

Au dîner, légèrement grise du Muscadet ayant accompagné les fruits de mer, Karen a accepté de me tutoyer… Je flotte sur un léger nuage.

Le temps du repas.


- Si cela ne vous ennuie pas, Jacques, j’aimerais rentrer dès ce matin. Mon ami me téléphone habituellement le dimanche. Je préfèrerais me trouver chez moi s’il appelle.

- Je le pressentais, Karen ! J’ai passé hier une journée merveilleuse, mais j’ai bien senti que ces belles vacances se terminaient avec le jour…

J’ai peu dormi. Prenez le temps d’un coup d’œil à ce poème avant de vous préparer. C’est bien pour vous que je l’ai composé, celui-ci, durant la nuit.


« Je suis le magicien,

Le marchand de bonheur… »

La plus belle est celle

Qui est près de moi.


Mes attentions le disent,

Elle le sait par mes yeux

Et le sent dans ses yeux

Enchantés qui en luisent.


Sa grâce proclamée

D’un sourire à mes lèvres

Va s’ouvrir à ses lèvres

De joie ensoleillées.


Effleurant son oreille,

La caresse des mots

Lui donne l’assurance

Et le port d’une reine.


Héraut de sa beauté

Je règne sur sa cour,

Magnifiant ses atours

Par tous plébiscités.


La plus belle est celle

Qui est près de moi.

« Je suis le magicien,

Le marchand de bonheur ».


Elle était près de moi

De toutes la plus belle.

L’espace d’un soleil de mai

J’étais le magicien.


Tandis que je boucle ma valise, Karen gratte à la porte :

- Je tiens à vous remercier, Jacques. Oui ! Hier était une belle journée.

Sans plus de discours, Karen s’approche lentement et effleure ma joue d’un baiser. Avant de s’éclipser, une brusque rougeur au visage.

Le mutisme de Karen a duré presque tout le voyage de retour.


12 avril 2008

Chapitre III : Bords d’eau et envols, 2

34 Le long de la Loire


Manoir du Bel Air

Le long de la Loire

Chemin de hallage

Envol d’oies sauvages


Randonnée vélo

Tout au long de l’eau

Du bord de la Loire

Au parc de Chambord


Americano

No moderato

Hauts mets, vins, délire

Cantates et lyre


Lelondeli

Lelondelo


Reflets scintillants

Au soleil couchant

Surface de l’eau

Et rouge bordeaux


Pédalée bord’eau

Tout au long de l’eau

Du bord de la Loire

Au parc de Chambord


Mouettes des berges

Chemin de hallage

Le long de la Loire

Manoir du Bel Air


Lelondeli

Lelondelo


34 bis Haïku forestier, nuit d’automne au parc de chambord


au cœur de chambord

dans le silence étoilé

le brame des cerfs




35

Chasse d’eau


En vacances en famille sur la Côte d’Azur, Eugénie, bien calée dans les accoudoirs de la luxueuse DS, ne profite guère du spectacle de la Grande Bleue. Elle aime pourtant les flâneries dans la confortable voiture qui soulage ses articulations de la surcharge imposée par ses cent kilos, lors de leurs promenades touristiques en ces dernières chaudes après-midi de la fin septembre.

Mais Eugénie a abusé des boissons glacées et le gros repas de midi, après avoir hésité entre descente et ascension, semble avoir opté pour une dégringolade accélérée. Tiraillée de douloureuses coliques, elle sent qu’il est impératif de trouver où se libérer au plus vite.

Un établissement de la Croisette est le bienvenu. Tandis que son mari et son fils Vincent s’approchent du bar pour déguster une bière bien fraîche, on entend déjà sa canne s’agiter fébrilement au bout du couloir en quête urgente des commodités.

A peine ces messieurs ont-ils absorbé deux gorgées, qu’ils voient repasser Eugénie haletante, la canne sous le bras, à une allure à laquelle ils ne la soupçonnaient pas d’être encore capable de se mouvoir.

- Payez vite ! Vite, on s’en va !

Les consommateurs s’exécutent, mi-inquiets, mi-contrariés de devoir abandonner leur agréable breuvage, et rejoignent leur infortunée compagne, hors d'haleine et inondée de sueur.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Démarre vite. Vite, ne traîne pas !

- Alors ?

- J’ai une horrible diarrhée, je leur en ai mis partout !

- Tu n’as pas nettoyé ? La chasse d’eau ne marchait pas ?

- Je n’y voyais rien. Il n’y en avait pas…

C’était le placard aux balais !




36

Vue sur la Grande Bleue


- Bonsoir Madame Delacroix, bonsoir Docteur, Madame, Monsieur Vincent.

- Ah ! Bonsoir, Chef. Vous savez que chaque année c’est en arrivant chez vous que l’on se sent vraiment en vacances.

- On a toujours doublement plaisir nous-mêmes à vous accueillir. A vous voir ici, on sait que la plus grosse affluence de l’été est passée et qu’on va retrouver un peu de calme pour ces dernières semaines. Avant de mettre aussi la clé sous la porte. Vous êtes content de votre table ?

- Je disais justement au Docteur qu’au bord de la terrasse, on aurait mieux profité de la vue sur la mer et le littoral, mais vous avez peut-être réservé ces tables à des habitués de la région ?

- Pas du tout, voyons Madame Delacroix ! J’ai pensé au contraire, qu’avec la petite brise que nous avons ce soir, vous seriez à l’abri au fond de la terrasse et vous voyez que ma femme a pris soin de vous asseoir le dos au mur qui a eu le soleil toute l’après-midi. Si la fraîcheur s’accentue, vous en resterez préservée. On va déplacer légèrement cette table devant vous pour mieux dégager la vue. Vous avez remarqué de ce côté comme l’horizon bénéficie encore de belles clartés à cette heure, entre ciel et mer ?

- Tu vois bien, Eugénie, qu’on est toujours soucieux de ton confort. Tu as fixé ton choix ?

- Je voulais demander conseil à notre ami. Votre femme me parlait de truite au bleu. Ce ne sont pas de ces grosses truites saumonées qui n’ont guère de goût ? Je préférerais deux ou trois petites bêtes au beurre blanc tout juste grillées, avec deux rondelles de citron.

- Si vous voulez. J’ai des clients anglais, des habitués, qui sont là en ce moment. Ils ont eu l’occasion de se régaler de truites du Verdon, en se promenant dans l’arrière-pays, il y a quelques années. Depuis, ils m’en réclament régulièrement. C’est pour cela que vous en voyez sur la carte, mais pour vous qui aimez le poisson, Madame Delacroix, j’ai un filet de saint-pierre à la fondue d’oseille, vous m’en direz des nouvelles.

- Oh ! Non, malheureux, pas d’oseille ! Avec cette chaleur orageuse et les boissons glacées, j’ai été dérangée hier toute la journée ; je suis à peine remise.

- Va pour les truites maître d’hôtel, alors. Je m’occupe de vous les préparer moi-même. Sinon ma femme a noté deux carrés d’agneau à la provençale et un coquelet aux morilles. Pas de changement ?

- Non, non ! C’est très bien !

- En apéritif, deux pastis pour ces messieurs comme d’habitude et un porto pour Madame Vincent ? Madame Delacroix prendra quand même un porto ?

- Qu’en penses-tu Auguste ? Ca ne peut pas me faire de mal ?

- Je n’en pense rien, mais décide-toi ! Le chef a quitté ses casseroles pour t’être agréable, on ne peut pas le retenir toute la soirée ! Faites servir deux portos, j’en boirai un si ma femme craint de ne pas le supporter. Et merci à vous.

- Bon appétit ! Je repasserai causer un peu plus en fin de service, si vous êtes encore à table.

- Au moins je vois que vous vous régalez, les hommes, avec votre carré d’agneau et ton coquelet a l’air appétissant, Simone. Je ne pouvais pas en prendre avec cette sauce à la crème mais, bien que je préfère le poisson, j’aurais du commander le carré. J’aurais juste laissé tomates et courgettes de côté.

- Maman ! C’est toi qui as insisté pour avoir ces truites. Elles n’ont pas l’air mal d’ailleurs.

- Tu parles. Ils me proposaient des truites au bleu. J’ai l’impression que ce sont ces fameuses truites au bleu qu’ils ont réchauffées à la poêle avec un peu de beurre fondu. Ca n’est pas du tout grillé ! Mais goûte-les donc, Auguste, tu pourras te rendre compte au lieu de soupirer.

- Je veux bien, mais tu en as déjà mangé une bonne portion ; elles ne doivent pas être trop mauvaises.

- Pour être copieux, rien à dire. Deux bêtes pareilles, il y a de quoi manger et j’en avais bien besoin après m’être vidée comme j’ai fait hier. Mais une m’aurait bien suffi, si c’était préparé convenablement.

- Mais elles ne sont pas mauvaises du tout, bien qu’elles aient refroidi maintenant. Tiens, goûte toi-même, Vincent ?

- Alors, il n’y a que moi qui ne peux pas donner mon avis.

- Mais si, goûte donc, Simone, tout le monde y a droit. En réalité, Maman, c’est que tu as sans doute la bouche encore un peu pâteuse. Ces truites me rappellent celles que l’on a mangées un dimanche à Besse le mois dernier.

- A Besse ? Non, mais tu rêves, Vincent ? C’étaient des ombles chevaliers à Besse. C’était autre chose que ça !

- Voyons, Eugénie, le petit a raison. Elles n’étaient pas meilleures. Et pour ce qui est des ombles chevaliers, à Besse ils t’ont dit ça pour te faire plaisir. Avec le lac Pavin à côté, ils laissent les clients y croire : poisson de la région. Si c’était de l’omble, ils l’auraient marqué en toutes lettres !

- Mais, enfin, Simone, dis-le-leur, toi au moins, que là-bas, elles étaient dix fois mieux.

- Vous savez bien, Maman, que je ne tiens pas au poisson et au Beffroi à Besse je me souviens que j’avais pris un coq au vin.


- Alors, Madame Delacroix. Je viens pour recevoir des reproches. On me dit que vous n’avez pas aimé mes truites.

- Oh ! Je ne dis rien ! J’ai toute la famille contre moi.

- Mais si, expliquez-moi ce qui ne vous a pas plu. Vous auriez dû tout de suite faire changer votre plat.

- Vous savez que je ne suis pas quelqu’un à faire de l’embarras. Mais j’ai bien le droit de trouver qu’elles n’étaient pas trop grillées, la peau n’était pas très croustillante. Et peut-être que votre fournisseur vous a un peu trahi pour la qualité de la marchandise.

- Allons, Eugénie, tu ne vas pas recommencer !

- Je ne suis pas un grand cuisinier professionnel, mais avoue que mes truites pour ton anniversaire avaient régalé tout le monde. Vincent aussi en est témoin.

- On ne le conteste pas. C’est la dernière fois qu’on a pu avoir de vraies truites sauvages de torrent qu’un patient m’avait rapportées. Il les dénichait dans les trous d’eau ou les gouffres en remontant les gorges de la rivière et dans les ruisseaux de montagne. Mais, c’est fini tout ça. On n’en trouve plus.

- Vous savez que c’est très réglementé, mais on arrive encore à se procurer de bons produits, même en élevage, et je vous assure que je ne sers que de la qualité, sinon je les raye de la carte. Et puis, une truite maître d’hôtel ce n’est pas le plus difficile à réussir. Mais je ne voudrais pas que vous en restiez là. Acceptez un alcool de poire William pour digérer, j’ai un flacon bien givré, vous m’en direz des nouvelles. Je vais chercher des verres à dégustation et je m’accorderai de trinquer avec vous. Si le Docteur n’est pas contre, vous verrez que cela finira de vous nettoyer les papilles, Madame Delacroix, et demain vous pourrez à nouveau mieux apprécier la nourriture. Pas d’objections ? Je reviens !

- Cause toujours mon garçon ! Je n’ai pas d’étoile au Michelin, moi. Mais, pour les truites, je sais quand même en faire autre chose que du rata !

- Maman, voyons !




37 Terrasse fleurie sur la baie d’Hyères…

Ivresse


Unis au bleu profond

De l’horizon marin,

Les ocres du couchant

Portés au long des vagues

Dansent sur les parois

Rocheuses de la rive,

Bercée du chant des cigales.


Au centre du tableau

Cadré par la grand’ baie,

L’éclair de voiles blanches

Détourne le regard

Des murs aux plages chaudes

De grandes toiles fauves,

Hantées du chant des cigales.


Hibiscus et lauriers

De rouge triomphant,

Bougainvillées intenses

Ou bleus volubilis

Enchâssent d’un écrin

Le riche promontoire

Grisé du chant des cigales.


Le pagne bariolé

De l’hôtesse autorise

Quelque rêve improbable

De trésors envoilés

Sous les doux chatoiements

De l’étoffe fleurie.

Quelque rêve grisé des rosés de Provence.


Image:verre de rose0-1-.jpg

photo site www.vinsdeprovence.net




38

Cabourg


Bayard sait qu'il n'échappera pas au mariage destiné à favoriser sa carrière politique. Mais il n'a pas apprécié de recevoir un ultimatum du futur beau-père, son mentor. Il a accepté cette issue dès le début et seule Hélène est cause qu'il veuille retarder ou esquiver la cérémonie. Maintenant qu'il est au pied du mur, il souhaite sincèrement l'en informer.

Il a obtenu d'avancer leur rendez-vous habituel du mercredi.

- Je voudrais te voir demain, je dois te parler.

- Non, Bayard, tu ne me dis rien ! Mais je veux bien te voir demain, je peux même me libérer quarante-huit heures. Je te suis où tu voudras.

- OK ! Je t’amène à Cabourg au Grand Hôtel !

- Sur la trace des jeunes filles en fleur ? Mais il y a longtemps que tu as cueilli le bouton, méchant loup.

Merde, elle est quand même chouette cette gosse ! Ca ne va pas être facile !


Hélène tient à ne pas lâcher une miette de son bonheur. Elle veut croire jusqu’au bout qu’elle gagnera leur combat, car elle sent bien qu’elle a en partie dompter ce beau fauve et qu’ils vivent dans une complicité que Bayard n’a pas connue dans ses multiples aventures précédentes.

Elle sait pourtant que le plus dur reste à faire. Elle n’imagine pas de vivre éloignée de Bayard mais elle sait bien que l’échéance n’est pas très éloignée d’une crise à l’issue incertaine. Son espoir est que le cocon de bonheur qu’elle ne cesse pas de tisser autour de leur union retiendra Bayard in extremis d’accepter une alliance basée sur le seul intérêt électoral.

Elle ne souhaite pas se marier avec Bayard. Elle craindrait trop qu’il ne la croie guidée par l’attrait de sa fortune. Elle continuera à vivre en marge, comme elle s’astreint à le faire, en inscrivant leurs rencontres dans sa vie d’étudiante. En refusant au maximum le luxe qu’il serait tout prêt à lui offrir. Elle mènera ses études à leur terme et exercera plus tard son métier pour s’assurer elle-même le nécessaire. Bayard, pense-t-elle, comprendra cette démarche. Mais s’il doit se marier à une autre alors qu’ils vivent à l’unisson, elle saura qu’elle a finalement échoué dans sa tentative d’apprivoiser cet être que la disparition précoce de sa mère et l’adoration compensatoire de son père avaient rendu jusqu’alors inapte à une affection profonde pour tout autre personne. La précarité de leur relation la rend plus précieuse encore et les quarante-huit heures vont se prolonger en trois jours de lune de miel. Pour la première fois, Hélène va sécher un cours important.


Dès leur arrivée dans le vaste hall, ils sont salués par le directeur qui a remarqué la réservation sur le registre :

- On n’a pas su me dire si c’était vous-même ou Monsieur votre père qui nous rendait visite. Ils vont bien vos parents ? Cela fait quelque temps qu’on n’a pas eu le plaisir de les accueillir.

Sans se donner la peine de donner des détails, Bayard s’éloigne avec le plus gracieux des sourires emmenant à son bras Hélène pour lui éviter un cortège de flatteries. Ils franchissent la porte donnant sur la plage et font quelques pas sur la promenade qui longe les bâtiments, tandis qu’on débarrasse le coffre de la Lancia pour monter leurs bagages à la chambre. Ils la rejoignent le désir aiguisé par les senteurs iodées, le vert et le bleu du ciel et de l’eau échangeant leurs reflets, et le bruit des flots qui leur parviennent de la fenêtre largement ouverte sur la mer. Après cette étape amoureuse, ils reviendront respirer de plus près l’air marin et risquer un pied dans l’eau pour en apprécier la température.

Avec la robe légère qu’Hélène a enfilée pour cette promenade pieds nus dans le sable de la plage, elle est l’Albertine sautillante auprès du Narrateur qu’elle titille de réflexions ambiguës ou câlines.

- C’est vrai que tu es une vraie gosse. Quelle idée j’ai eu de ramasser ça ?

- Alors, Monsieur le Conseiller Général, on dévergonde les petites filles !

- Une petite fille qui ne manque pas d’expérience à ce que j’ai pu voir cette après-midi.

- C’est que je me suis offert le professeur le plus qualifié de la place de Paris. Chiche que demain je me fais faire des couettes avec un ruban au bout.

- Et je t’achète un cerceau. Je préfèrerais t’offrir une robe du soir pour le bar et le dîner si tu veux accepter un cadeau pour une fois.

- Tu préfères qu’on te voie avec une pute entretenue plutôt qu’avec une gamine.

- Une mignonne petite pute avec un nez pointu, oui j’ai bien envie qu’on me voit avec.

- D’accord, ce soir je me vends, le Grand Hôtel, la robe du soir. Il t’en faut pour ton argent, cette nuit tu auras une vraie professionnelle dans ton lit, tu n’es pas prêt de dormir !

Mince, c’est mal barré pour raconter ma petite histoire. Bah ! Demain ça sera peut-être un peu plus calme.

Ils ont trouvé une robe fourreau bleu nuit, très sobre, dans la boutique mode. Bien à la taille d’Hélène elle met sa poitrine en relief et souligne les hanches qui retiennent une ceinture lâche en maillons dorés, accordée à un petit collier fantaisie. Elle a refusé d’aller chez le joaillier pour un bijou de qualité.

- Une vraie pute, on lui offre du clinquant pas de l’or fin !

Il lui a semblé qu’une nuance d’amertume passait dans son propos, mais elle a retrouvé immédiatement sa franche gaieté. Fausse alerte !

Dans les fauteuils profonds du bar, bercés des airs anciens entrecoupés de rythmes de jazz égrenés par le pianiste, ils se laissent gagner par une douce rêverie et renouvellent leurs consommations. Lorsque Hélène se lève pour venir à lui, Bayard est fier de la ligne pure qu’offre la silhouette de sa jeune compagne, avec ses cheveux noirs, tirés vers l’arrière pour dégager le front et retenus par un ruban d’un bleu identique à la robe qui dessine sobrement ses formes. Elle s’assoit sur l’accoudoir :

- Tu sais, je crois que je suis un peu pompette, ce deuxième planteur m’a mise en émoi.

- Tu préfères aller t’allonger dans la chambre, on peut se passer de dîner si tu veux.

- Pas du tout, je me sens très bien au contraire ; je boirai de l’eau en mangeant et ça ira très bien. Je suis venu pour me blottir contre toi. Dis-moi ! Une pute, on peut lui caresser les cuisses en public ?

- Le problème, c’est que je t’admirais quand tu t’es levée, tu n’as pas du tout l’air d’une pute ! Tu es même plutôt classe.

- Sois gentil Bayard… Remonte ta main entre mes cuisses doucement tout en haut sans bouger.

Bayard, qui ne s’est jamais permis un geste déplacé en public, introduit la main sous la jupe d’Hélène, au vu de deux respectables élégantes au sourcil courroucé.

Hélène a besoin d’éprouver physiquement la présence de Bayard pour goûter complètement ces instants de bonheur et elle est heureuse qu’il brave pour elle la réprobation de l’assistance.


Bayard n’a pas dit ce soir-là à Hélène ce qu’il était venu lui dire. Il ne lui a pas dit non plus le lendemain, ni le troisième jour qu’ils ont volé à l’univers quotidien. Il y a parfois des paroles incongrues, imprononçables en tels lieux ou telles circonstances.

Bayard n’est pas loin de partager le bonheur total exprimé par Hélène. Un voile pourtant. Des regrets ? Une après-midi où ils reposent nus dans un demi-sommeil, il revoit, comme en un rêve étrange, une image du passé. Il joue dans la cuisine de tata Colette avec une sauterelle dont il a arraché une patte. Et peu à peu dans sa somnolence, un nez mutin surmonté de deux yeux limpides se dessine au milieu du clair visage d’Hélène, lentement apparu face à Bayard enfant, par la métamorphose de l’insecte immolé.

Un soubresaut le ramène au présent, sans déranger le repos d’Hélène. Paupières closes, ses longs cheveux noirs ramenés sous la nuque dégagent un long cou qui prolonge sa mince silhouette. Il pense à un Modigliani dont elle a longuement admiré le mélancolique dépouillement, lors d’une exposition où elle l’a une fois entraîné.

- C’est le peintre favori de mon père, avait-elle alors précisé.


*


Deux semaines plus tard, une grosse Mercedes conduit Bayard à l’aéroport, pour gagner le Japon où il va épouser Sandra en la seule présence des témoins.




39 En barque dans les marais

Ce pays en retrait,

Bocages et marais,

Pays sauvage et fier

Peuplé de vieilles pierres.


Avec sa plaine aussi,

Cultures et mystères.

Eaux stagnantes ici

Et là ces grappes claires.


Entre de sombres haies,

Dans les jeux de lumière,

Aux ombres du passé,

Nous voguions en galère,


Au milieu de l’été

Du pays d’où tu es…




40 En l’île de beauté

Ce pays presque en marge,

Vaisseau ancré au large,

A demi en deça,

Par moitié au delà

Des montagnes centrales,

Le foc et la grand’voile.


Villages accrochés,

Des virages sans fin,

Rivages de rochers

Ou baies de sable fin

Aux filles bariolées.

Képis blancs exilés.


Des flammes insensées

Flagellent de plis noirs

Le maquis parsemé

Des silhouettes noires

D’antiques Colomba.

O ! Corsica bella !


Tu m’as aussi charmé,

Pays que tu aimais…




41

Bain de mer


C’est un petit miracle qu’a réalisé Julie en cette chaude fin d’après-midi. Voilà plus d’une heure que le docteur Delacroix mi-somnolent, mi-attentif parcourt la pile de revues professionnelles et de journaux que sa fidèle secrétaire a disposée près de son fauteuil de plage sur le sable de La Baule. A cette occasion, Auguste a revêtu son habituel équipement sportif de vacances. Certes, il ne se hasarde pas à exposer une trop grande surface cutanée, mais, de temps à autre, il s’aventure à allonger les jambes, ce qui livre ses mollets au chaud soleil de juin, en dehors de la large zone d’ombre du grand parasol sous lequel Julie l’a aidé à s’installer. Ses membres inférieurs sont ainsi soumis à une série d’épreuves successives, puisque ce sont eux qu’il a déjà offerts à la furie des flots lorsqu’il a accepté de patauger durant cinq à six minutes dans la vague avec Julie, à trois mètres du bord.

Au retour de cette expédition maritime, Julie, agenouillée devant le transat du docteur, lui a minutieusement essuyé les jambes à l’aide d’un drap épais dévolu à cet unique usage. La serviette de bains, que le praticien a portée en mer sur les épaules, demeure in situ pour habiller son buste et lui permettre d’éponger la sueur de son visage. Quand toute trace d’humidité a disparu, la jeune femme est prise d’un fou rire au moment où elle enduit à nouveau d’huile solaire la partie inférieure de l’anatomie doctorale qui en a déjà bénéficié dans son ensemble avant l’immersion océanique partielle.

- Qu’est-ce que tu as à rire brusquement comme une sotte ?

- Rien, rien !

- Quoi rien ? C’est bien la peine que j’accepte de te faire plaisir en me traînant ici ! Pour que tu te fiches de moi !

- Mais non ! J’ai pensé tout d’un coup au Pape qu’on a vu à la télé en train de laver des pieds propres sur la place Saint-Pierre.

- Ouais ! C’est bien ce que je dis. Tu es vraiment une sale gosse ! En attendant repars te baigner si tu veux, mais ne me laisse pas cuire trop longtemps.


Après quelques brasses, Julie, qui n’est pas une grande nageuse mais adore s’ébattre dans cette eau opportunément chauffée par deux semaines de beau temps, revient régulièrement quelques minutes sous le parasol. Le docteur lui a dit d’enlever son soutien-gorge, sans qu’elle-même ait eu à en manifester le désir. C’est dire si sa magnifique silhouette attire les regards. Indifférente, avec à peine un léger sourire, elle déambule gracieusement pour revenir s’appuyer au dossier d’Auguste et poser gentiment sa main sur son épaule avec un tantinet d’ostentation à l’adresse des parasols voisins.

- Tu tiens vraiment à m’inonder ! A l’ombre de la toile, ce n’est pas près de sécher !

- Très bien ! Très bien ! Si je dérange, je m’en vais ! A bientôt !

Quelle sacrée gosse, personne ne m’a jamais entortillé comme ça ! Qu’est-ce qu’elle ne m’aura pas fait faire ?


Donnant donnant, le docteur a admis de séjourner sur la plage, Julie accepte un sixième repas consécutif au restaurant. Elle se serait volontiers contentée d’une demi-douzaine d’huîtres et d’une glace, mais devant l’abnégation du docteur cette après-midi, elle ne peut pas elle-même refuser un repas plus consistant indispensable à la bonne santé du docteur. Il est vrai que la qualité de l’enseigne est de nature à réveiller les papilles.

Au restaurant l’Océan au Croisic, au-dessus des rochers de la Côte Sauvage battus par le ressac, le docteur Delacroix admire le visage épanoui de Julie, légèrement hâlé et rosi par la flamme des bougies. La lumière dansante dessine et anime sur le mince voile blanc de la baie vitrée un profil régulier, lorsque la jeune femme penche son long cou, dégagé par le chignon qui tire ses superbes cheveux roux sur la nuque, pour admirer le spectacle du dehors.


18 avril 2008

Chapitre III : Bords d’eau et envols, 3


Envols


42 Querelles de famille


L’arrivée de Josette Desmoulins à Montaigut a lieu dans l’énervement. Elle n’aime pas conduire sinon pour faire ses courses avec sa petite R5. Et elle a dû affronter la route avec la BX. Baptiste et Laetitia ont été odieux durant tout le trajet. N’arrêtant pas de se disputer à l’arrière ou de rire bruyamment de leurs lourdes plaisanteries d’adolescents. D’autant moins soucieux des remontrances de leur mère qu’ils la sentaient tendue et absorbée par la conduite.

Josette n’aime surtout pas abandonner son mari. Pour ces dix jours avant qu’il ne les rejoigne, elle a donné toutes les consignes à sa dévouée Madame Rodriguez. Les repas de Jacques seront soigneusement préparés. Mais Josette a tellement l’habitude de l’accueillir, d’en prendre possession aussitôt qu’il quitte son cabinet ! Elle se sent dépouillée de ne pas l’avoir auprès d’elle, soumis à sa sollicitude.

Sitôt descendue de voiture après les embrassades, sa mère l’assaille de ses jérémiades :

- Ta fille, je te recommande, si on doit compter sur elle, on est servi !

- Elle n’est pas là ? Elle sait bien qu’on arrive cette après-midi !

- Mademoiselle est à sa leçon de pilotage. Ah ! Ca elle n’en a pas manqué une depuis qu’elle est arrivée.

- Mais je croyais que c’était le matin ?

- Evidemment ! Quand on lui a téléphoné que c’était remis à l’après-midi, je lui ai dit de ne pas y aller, puisque tu arrivais. Mais j’ai eu beau chanter, on n’en fait qu’à sa tête.

- Que veux-tu ! Ce n’est plus une gamine, elle a passé ses dix-sept ans.

- Je m’en doutais, c’est encore moi qui ai tort. En tout cas, une autre fois si tu ne veux pas te déranger pour ta mère, ce n’est pas la peine de l’envoyer ; ça donne plus de travail que ça ne rend service.

- Oh, écoute Maman ! Tu n’es quand même pas impotente, je laisse mon mari pour venir te voir plus tôt et voilà comme je suis accueillie. Ca suffit à la fin !

Hélène fait son entrée, alors que la grand’mère se retire dans sa chambre en grommelant :

- Son mari, elle peut en parler, pour ce qu’il est aimable celui-là.

Josette n’a pas le temps de répliquer, la porte de la chambre s’est brutalement refermée.

C’est Hélène qui bénéficie de l’excès de nervosité de sa mère :

- Qu’est-ce que tu as bien pu faire à ta grand’mère, pour que je la retrouve dans un état pareil ?

- Mais tu penses bien, Maman, que j’ai passé tout mon temps à l’exciter. Elle ne grogne pas suffisamment d’elle-même, répond calmement Hélène, en tournant aussitôt le dos à sa mère pour aller embrasser les deux petits, abrutis par le voyage et par cette arrivée mouvementée :

- Alors la forme, les artistes ? Et comment va notre gentil Papa ?

Le lendemain les choses se sont apaisées. Prise entre deux générations, en bon stratège Josette a réalisé qu’elle doit rompre l’encerclement. A lutter, mieux vaut éviter que ce soit sur deux fronts. Elle s’enquiert auprès de la grand’mère, toujours sur pied de bonne heure, de ses petits ennuis de santé.

Elle l’accompagnera chez le pédicure, elle va prendre rendez-vous dès cette après-midi. Mais oui, on passera chez la coiffeuse qui égalisera les mèches et fera une mise en pli.

Au fond la grand-mère est toute contente, du moment qu’elle a sa fille auprès d’elle, mais Josette sait bien que ça ne l’empêchera pas de se plaindre. Aussi a-t-elle décidé d’être tout miel avec Hélène. Elle a plus de chance de retrouver quelques sourires de ce côté-là.

Josette ne reproche même pas à sa fille de venir prendre son café au lait avec un tee-shirt étroit et de tissu léger sous lequel ses seins pointent insolemment (elle pourrait quand même enfiler un polo plus épais et plus ample si elle ne veut pas mettre de soutien-gorge en sautant du lit !).

Hélène a décidé aussi d’enterrer la hache de guerre, mais devant le sourire épanoui avec lequel elle est accueillie par sa mère, elle se dit qu’il n’est peut-être pas nécessaire qu’elle-même en rajoute en amabilité. Sinon Josette va penser que sa fille a quelque chose à se faire pardonner. Ou se douter qu’elle a quelque chose à demander. Elle laisse donc sa mère poursuivre son offensive de charme, tandis que la grand’mère fait le tour du jardin.

- C’est vrai qu’avec son caractère, ce n’est pas toujours drôle. Enfin grâce à ton scooter, tu as pu un peu t’évader. Et l’avion, tu continues à faire des progrès ?

Hélène se dit que ce n’est pas le moment d’hésiter, elle saute à pied joint.

- Ca marche très bien, le moniteur dit que pour prendre confiance maintenant, il faudrait que je fasse des trajets plus longs.

- Oui mais tu as réfléchi à la dépense. Déjà tes leçons ça fait une rente.

- Justement, la semaine prochaine c’est la sortie du Club sur quatre jours en Corse.

C’est un prix avantageux et je pourrai piloter sur la moitié du trajet sans que ça coûte une fortune.

- Ca va coûter encore plus cher que le vol tout seul, s’il y a le séjour en plus.

- Bien sûr, mais ça fait des vacances pour le même prix. Le vol lui-même me reviendrait beaucoup plus cher si je devais piloter trois heures en leçon.

- Bon, on aura le temps d’en parler. Voilà les petits, aide-moi à beurrer leurs tartines.

Hélène s’apprête à répliquer qu’à douze et treize ans il serait peut-être temps que les deux ados se lancent dans l’aventure. Mais elle a décidé d’être zen quoiqu’il arrive.




43 Brouillard sur Issoire


- Mademoiselle Desmoulins ! Il y a un petit problème pour votre leçon, le Cessna n’est pas disponible ce matin !

- Comment ça, pas disponible ? C’est prévu depuis deux jours, Marcel Filhol l’a retenu à la fin de ma dernière leçon !

Olivier a l’air embarrassé.

- En réalité tout est de ma faute. Je me suis trompé, j’ai noté le vol de Bayard Hermann pour demain mais c’est bien aujourd’hui qu’il a demandé. Il m’a téléphoné tout à l’heure et je me suis aperçu de mon erreur.

Tenez, le voilà justement.

- Salut Olivier, tout est OK ?

- Oui, oui ! J’explique à Mademoiselle que je me suis planté l’autre jour, quand j’ai noté ta réservation. Je l’ai inscrite aujourd’hui pour sa leçon, croyant que le Cessna était libre.

- Et ça pose un problème de décaler une leçon de vingt-quatre heures ? De toute façon débrouille-toi, il me faut un zinc prêt à démarrer maintenant !

- Ca me pose autant de problème à moi qu’à Monsieur Hermann, je me suis organisée en fonction de ça !

- C’est que j’ai téléphoné à Marcel Filhol, il ne viendra pas maintenant pour votre leçon. Mais je n’ai pas retrouvé votre numéro pour vous prévenir également.

- Tout ça c’est bien beau, mais moi il faut que j’y aille.

Hélène est furieuse. Devant l’embarras et les excuses gênées d’Olivier, elle sent qu’on lui joue un mauvais tour. En fait d’erreur, tout le monde se plie aux volontés de Bayard Hermann.

- Je ne savais pas qu’il y avait des priorités pour certains membres du Club. Si Monsieur Hermann a tant besoin d’un appareil, il n’a qu’à s’en offrir un. Il paraît qu’il en a les moyens !

Qu’est-ce que c’est que cette petite pétasse qui fait du foin pour rien du tout et qui a l’air de le connaître en plus ?

- Ecoute Olivier, moi je pars, toi tu règles le problème. Il n’y a qu’à lui offrir une leçon gratuite pour la consoler. Tu ajouteras ça à mes frais.

- Et goujat avec ça ! J’en ai rien à faire de ses cadeaux. Je suis venue pour piloter, pas pour gagner le gros lot à sa tombola !

- Bon, arrêtez de brailler, je vais vous la donner cette leçon. Je vous emmène à Bort. Seulement ça risque d’être un peu long, je ne reviens pas avant quatre cinq heures.

- Pourquoi pas, si vous en êtes capable. Mais je vous l’ai dit, pas de cadeau, je paye la leçon comme prévu.

- Alors c’est moi qui vais faire du bénef.

- Si vous êtes si pressé, pas la peine de continuer à discuter.

- Bien ! Olivier, tu donneras ça à Marcel comme indemnité. Et vous n’avez personne à prévenir ?

- Non ! Ma grand’mère est partie à Clermont faire des courses avec des voisins. Je voulais manger en vitesse et voir des copains cet après-midi, mais je n’ai pas de rendez-vous précis.


Durant le trajet, Hélène, aux commandes, exécute scrupuleusement les directives de Bayard.

C’est un pilote accompli. En dehors des vacances, il vole très régulièrement toute l’année à Lognes, à l’est de Paris, entre Orly et Roissy.

A l’arrivée, le moniteur improvisé félicite son élève :

- Vous nous ramènerez tout à l’heure pour terminer la leçon, à moins que le temps ne se gâte d’ici là.

- J’espère bien que non !

- On verra, je vous abandonne maintenant. Je retrouve deux copains, on doit faire des figures de voltige à tour de rôle. Ensuite on se concerte pour commenter le vol de chacun.

- Alors vous êtes champion en tout ! Et ça doit durer jusqu’à quelle heure à peu près ?

- Je vais essayer d’enchaîner plusieurs passages à la suite et après je les laisserai tous les deux. On devait continuer l’après-midi, mais je prolongerai la matinée. Je prendrai quelque chose vers une heure à la buvette et on repartira après, vous aurez moins à attendre.

- Si ça ne vous gêne pas, ce serait très bien.

- Je n’ose pas proposer de vous inviter tout à l’heure.

- Je ne veux pas d’invitation, mais je veux bien qu’on mange ensemble si je paie ma part. Je vais déjà avoir un spectacle gratuit. Allez-y qu’on vous admire !

- A tout à l’heure !


Hélène n’est pas assez avertie techniquement pour juger de la qualité respective de l’évolution des trois comparses. Il lui semble cependant que Bayard multiplie davantage les figures et va plus loin dans leur exécution. Elle se demande s’il ne prend pas de risque à vouloir surpasser ses amis. Est-ce que cet être si indifférent d’apparence ne se soucierait pas de l’éblouir ?

- Ca n’a pas été trop long ?

- Non, non ! Il est tout juste treize heures.

- On va se tutoyer c’est la règle au Club. Faudra aussi me dire ton prénom.

- Hélène ! Vous pouvez me tutoyer, j’ai l’habitude. J’avais un vieux prof de philo au lycée, il nous a tutoyés toute l’année.

- Tu fais comme tu veux Hélène, moi je te tutoie.

- Finalement vous n’êtes pas si désagréable que ça. Vous êtes mal élevé, mais ce n’est pas de votre faute, votre père vous a trop gâté. C’est normal après tous vos malheurs.

- Je vois que tu t’intéresses beaucoup à moi, mais qui t’a raconté tout ça ?

- Ce sont mes parents. D’ailleurs ils seraient fous d’inquiétude, s’ils savaient que je déjeune avec vous. Surtout ma mère, elle n’avait pas une bonne opinion et, en plus, elle en a entendu de drôles sur votre compte un jour chez la coiffeuse à Issoire.

- Si ça vient de chez la coiffeuse, inutile de nier !

- Ils étaient amis avec Monsieur et Madame Delpuech, mes parents, et on est venu passer un dimanche à Massiac. J’étais toute gosse, je me rappelle vaguement un grand dadais, ça devait être vous.

Le souvenir d’Hélène est surtout lié au récit que ses parents ont eu l’occasion de faire de cette lointaine journée.

- C’est Hélène comment, ton nom ?

- Hélène Desmoulins !

- Ah mais oui ! Je me souviens de lardons qui braillaient, mais je ne savais plus si c’étaient des filles ou des garçons.

- Depuis vous avez appris la différence. Il paraît que vous tombez les filles, comme les quilles au bowling !

- Eh bien ! Il est temps de rentrer pour te mettre à l’abri ! On va voir si tu te débrouilles aussi bien qu’à l’aller.

- Qu’est-ce que vous parliez de mauvais temps tout à l’heure ? Il n’y a pas un nuage.

- Je pensais à une histoire qui est arrivée à mon copain Dumont que tu viens de voir.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Un soir il venait au terrain ici. Il s’est dit, j’ai juste le temps d’aller à Issoire, je prends un pot au bar et je reviens.

- Et alors ?

- Il y avait un gars avec un panier, qui cherchait des champignons au bord du terrain. Dumont lui dit : « Si vous voulez faire un tour d’avion, c’est gratis, vous me tiendrez compagnie ! Non, pas la peine d’aller prévenir chez vous, on fait juste l’aller-retour jusqu’à Issoire, il n’y en a pas pour longtemps ».

Arrivés là-bas, ils prennent un verre et ils remettent la tournée. Quand ils sortent de là, un énorme brouillard venait de dégringoler sur le terrain. Pas moyen de décoller. Le temps de s’organiser, la nuit venue, pas un taxi qui veuille affronter les virages dans une pareille purée de pois et ils ont dû coucher en ville. Le passager a eu du mal à expliquer tout ça à sa femme au téléphone.


En se quittant après l’atterrissage parfaitement effectué, Hélène lance en serrant la main de Bayard :

- Au revoir, et merci quand même !

Mais sa réplique est moins assurée qu’en début de journée.

- Ne va pas raconter que tu as passé la journée avec Barbe Bleue !

- Oh ! Il ne me fait pas peur. Peut-être même, qu’une autre fois j’aurai envie de le tutoyer…

Hélène passe voir Olivier pour le règlement qu’elle tient à effectuer sur-le-champ et pour retenir sa prochaine leçon. Elle revient vers le hangar reprendre son scooter pour rentrer à Montaigut au moment où arrive un magnifique cabriolet rouge.

Il en descend une élégante jeune femme à la chevelure foisonnante qui court se jeter au cou de Bayard en train d’avaler un café sous un parasol devant le bar. A l’évidence une employée du garage ! Avant de quitter Bort, il était allé téléphoner au garage pour qu’on lui amène sa voiture, prétendant qu’il avait dû la laisser en révision.

D’abord elle s’en fiche qu’il soit en vacances avec une poule, qu’est-ce qu’il avait besoin de lui raconter une histoire ? Les parents d’Hélène ont bien raison, ce n’est peut-être pas de sa faute, mais c’est un drôle de client, ce Bayard Hermann.


Il semble à Hélène que, malgré le soleil, une nappe de brouillard descende à nouveau sur Issoire.




44 Atterrissage forcé

A Léa !


Nous savons, nous, chère Léa,

Que tous leurs dieux n’existent pas !

Faut-il se risquer à le dire ?

Ou à l’écrire ?


Pour le démontrer fermement

Il me fut plaisant récemment

D’éditer « Lumière Céleste »

Roman-pamphlet.


Les dieux ont bien autre chose à faire

Que d’écouter nos dires, lire nos pamphlets !

Mais n’ y a-t-il pas « des gens bien intentionnés »

Pour le leur dire ?


Auraient-ils provoqué, les gueux,

Vindicte et vengeance des dieux

Qui, nous savons tous deux, Léa,

N’existent pas ?


Image:Tezcatlipoca-1-.jpg

une représentation de Tezcatlipoca divinité méso-américaine, image du site mythologia.fr


M’est advenu, suite au pamphlet,

Que mes bagages et papiers

Tous, dans l’auto qu’on m’a volée,

Se sont trouvés !


Et l’échelle, où j’étais juché,

A décrit un long arc de cercle

Pour, ce qui m’a fort contrarié,

L’horizontale.


Suite aux entorses, ne peux pas

Serrer le poing, lever le bras.

Est-il bien besoin aujourd’hui

De tels ébats ?


Non, les dieux ne supportent pas

Qu’on sache qu’ils n’existent pas.

Doit-on se risquer à le dire ?

Ou à l’écrire ?




45 Rouerie


Hélène est montée dans sa chambre au troisième par l'ascenseur. Sitôt entrée, devant la grande glace près de la porte elle a retiré son tee-shirt, son short et les deux pièces du maillot de bain. Tout ça est un peu pâle. Et la silhouette ? Ce n'est pas si mal de face. Et de profil ma foi...

Un petit tour par la salle de bains. Un peu de parfum sur le visage, sous les bras. Et puis par-là aussi.

Vite ! La petite robe blanche, légère. Qu'il ne faudrait jamais mettre sans jupon. Ni soutien-gorge bien sûr. La culotte, n'en parlons pas ! Mais maman ne connaît pas le climat de la Corse en juillet !

Dans l'escalier de service en descendant au deuxième étage, elle a le cœur qui cogne très fort. Hélène s'arrête une seconde et respire profondément. Elle a bien repéré leur chambre. Juste à droite de la porte de l'escalier et Jojo Dumont vient de partir en bateau avec la moitié du groupe, laissant Bayard seul.

Il avait sommeil. Aussi quelle idée de s'être couché à une heure pareille. Sans doute pour continuer à draguer la grande bringue. Je croyais qu'il avait quand même un peu plus de goût que ça. Heureusement qu'elle est aussi de la croisière en bateau. A l’heure où ils se sont couchés, il n'a pas dû dormir plus de deux heures puisqu'il était présent au petit déjeuner pour commenter le programme de la journée. Avant la baignade générale et le repas de midi sous les canisses. Maintenant il a dû commencer sa sieste. Il est sûrement en plein roupillon sinon ça sera plus compliqué.

Il ne va quand même pas s'être enfermé à clé. Ouf ! La porte n'a pas grincé. Allongé, les mains sous la tête, en slip de bain sur le drap blanc Bayard lui semble encore plus grand. Mince, ça recommence à cogner là dedans, faut se calmer ! Hélène s'approche lentement du lit. Reste la manœuvre la plus délicate. Tout doucement elle s'assied sur le bord du lit. Remonte ses jambes. Ouvre sa robe. Et se retourne pour caresser de ses seins nus la poitrine de Bayard en appliquant la bouche à ses lèvres. Le dormeur se redresse brutalement et Hélène bénéficie d'une gifle magistrale.

- Ah ! C'est toi ? Mais tu es complètement folle !

La joue cuisante, Hélène s'est recroquevillée, assise la tête dans les bras au bord du lit. Les genoux remontés laissent glisser les pans de sa robe sur les côtés. Elle renifle sans bouger.

Bayard saute du lit. Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir en faire ? Il faut l'évacuer rapidement. Si Sandra a vent de cette histoire, elle va être vexée et ça va foutre en l'air tous ses projets. Bayard se rapproche prudemment.

- Allons Hélène qu'est-ce qui te prend, c'est idiot !

- C'est ça, dîtes-le que je suis trop moche !

Elle s'est à peine redressée pour montrer un visage inondé de larmes qui redoublent aussitôt.

- Mais non, tu sais bien que ce n'est pas le problème.

- C'est quoi le problème ? Vous faites l'amour à plein de mochetés, alors moi je suis encore plus nulle !

Mince, on n'est pas sorti de l'auberge ! Bayard commet l'erreur de se rapprocher et de s'asseoir à côté d'Hélène. Très lentement elle a ouvert ses cuisses et pose sa tête sur l’épaule de Bayard qui a oublié de fermer les yeux et ressent une décharge d'adrénaline.

- Mais t'as plein de garçons sympas dans le groupe, qu'est-ce que tu as après moi ? Tu sais bien que je ne suis pas très romantique.

- Justement, les filles se foutent de moi au lycée parce que j'ai jamais couché avec un garçon. Alors pour la première fois je préfère un spécialiste.

Alors ça elle ne manque pas d'air la petite, on ne la lui avait encore jamais faite.

Seulement à cette distance, il lui est difficile de cacher les émotions qu'elle a réussi à provoquer. Et voilà-t-il pas cette sainte nitouche qui pose délicatement la main sur le slip rebondi de Bayard ?

- Oh le vilain menteur qui prétend qu'il n’a pas envie !

Bayard sent qu'il va jeter l'éponge. Déjà l'autre chochotte de Sandra qui l'a laissé s'exciter hier soir et lui a joué la scène de la vertu. Pour finir par avouer qu'elle avait ses règles. Il paraît que ça se termine et que la piste devrait être rapidement remise en état.

Ses réflexions ne vont pas plus loin, la petite main s'est glissée sous le slip et se livre à une agréable activité.


Merde, mais c'est vrai qu'elle est vierge, cette connasse !

Apaisé mais étourdi, Bayard s'est allongé sur le dos et regarde le plafond, tandis qu'Hélène lui caresse la poitrine.

- C'est malin tout ça !

- Quoi, c'est malin ? Vous pourriez au moins me faire un petit baiser. Peut-être que vous n’osez pas?

- Dis donc, tu ne pourrais pas arrêter un peu ton cinéma et cesser de me vouvoyer.

- Holà ! C'est pas parce que vous m'avez violée, que je vais vous tutoyer. Faudrait être un peu plus gentil pour çà.

- Non mais tu ne crois pas que tu en fais un peu trop, Hélène. En attendant, tu dégages, j'ai encore besoin de dormir !

- Vous voyez que ma mère a raison. Vous êtes vraiment un sale type !

Ayant rajusté sa robe, Hélène sort en claquant la porte à toute volée.


23 avril 2008


Chapitre IV : Hier, aujourd'hui et demain, 1


Nostalgie


46 Photo sépia


Lorsque remonte au plus loin son souvenir, Jacques se remémore la douceur initiale du cocon familial.

Parmi les brumes épaisses du temps longuement écoulé, de plus clairs effluves lui restituent un peu de cet univers ancien, surmonté d’une voûte céleste peuplée d’êtres merveilleux : Père Noël, ange gardien et autre petit Jésus.

Est-ce là un souvenir réel ?

Ou la pose jaunie des quatre enfants, encadrée du même bois sombre que le buffet Henri II de la salle à manger de la maison familiale, a-t-elle peu à peu imprimé en lui sa chaude ambiance qui se superpose à la réalité d’alors, à jamais évanouie ?

De fait, l’évocation de l’époque de sa petite enfance passe invariablement dans l’esprit de Jacques par le relais de ce portrait de famille.

Le benjamin aux boucles claires, guêtré et gainé jusqu’au col de chaude laine blanche, est soutenu de la main sur son haut tabouret par Emile, l’aîné plus âgé de cinq ans, cheveux minutieusement répartis d’une raie rectiligne, élégamment campé dans son costume, veste croisée, pantalon court et chaussettes hautes.

Juché sur le dossier d’un canapé et fier de son équilibre, André le troisième du lot n’a pas besoin pour se maintenir, lui, de l’aide de sa grande sœur Yvette sagement assise à son côté.




47 Vertige


Une image animée de son père revient parfois aux yeux de Jacques. Cette image, il l’a depuis toujours gardée en lui et elle lui reste un témoignage plus précieux que tous les portraits encadrés et figés qui tapissent les murs de chaque pièce de la maison familiale. Il le revoit avec netteté en train d’aller et venir sur la place qui servait de cour de récréation près de la fontaine, en chapeau, les mains derrière le dos, surveillant les grands avant l’étude. Revenu de la classe enfantine, Jacques l’observait sur la vitre d’une fenêtre ouverte de l’appartement, fenêtre qu’il manœuvrait pour garder plus longtemps l’image de son père à sa vue.

Cette image reflétée, trésor dérisoire, reste pourtant comme un témoignage essentiel de la réalité de l’existence passée de ce père disparu et a souvent un peu atténué depuis les débuts la douleur, le vide de son absence. Ce vide, il se souvient de l’avoir, depuis toujours, éprouvé de façon physique, à la manière du vertige auquel il est sujet en montagne.

C’est dans une autre école que sa mère, fuyant les souvenirs du proche passé incandescent, s’était installée avec sa chère petite tribu. Et la vie était repartie. Mais avec un voile, voile de crêpe, tombant du chapeau noir de sa mère le dimanche, qui masquait « les noirs sillons par où l’on pleure » qu’elle avait sous les yeux. Mais avec de larges brassards noirs qui durant des années entouraient leurs manches, les désignant matériellement à la commisération collective.

Ils redoutaient les visites dans la famille ou aux amis et relations. Finalement ils se sentaient plus à l’aise dans leur nouveau séjour que lors des retours vers le berceau familial où, surtout dans les débuts, chacun y allait de ses pleurs. Plus lointains d’ailleurs étaient les liens, plus étaient bruyantes les démonstrations :

- Ah, les pauvres petits orphelins !

Et une petite tape amicale derrière la tête précédait invariablement une offre généreuse :

- Tenez, prenez donc un bonbon ! Ils ont bien besoin d’être un peu gâtés ces pauvres petits !




48 Gloire du dictionnaire


Tout gamin, Jacques avait déjà l’amour du dictionnaire. C’est-à-dire du Petit Larousse Illustré. Outre les timides informations goulûment glanées sur la reproduction des Vertébrés, il confortait son orthographe et quelques connaissances générales, grâce à l’exemplaire maternel du précieux volume. Jusqu’au jour béni où, par l’addition de petites étrennes, il réussit à en acheter un lui-même. Cela lui avait valu les louanges publiques du maître d’école.

A la suite de nouvelles acquisitions ou d’héritages successifs, la plupart des pièces de sa demeure recèlent aujourd’hui au moins un de ces indispensables répertoires. Leur état de délabrement est fonction de leur ancienneté ou de leur mode d’utilisation. Le plus outragé réside dans un tiroir de sa table de chevet d’où il l’extrait lors de lectures ou de recherches pour les grilles de mots croisés, au coucher et au cours d’insomnies.

Parmi d’autres, échus à l’occasion de modestes partages familiaux, Jacques affectionne particulièrement un Dictionnaire Illustré des mots et des choses, Larive et Fleury, 1897. Son habitude de vérifier dans le dictionnaire le sens général des mots et leur juste graphie persiste pour lui avec bonheur.

Ainsi féru à sa grande honte de propositions lexicales élémentaires, Jacques avoue sans vergogne qu’il n’hésite pas aujourd’hui encore, dans une démarche très primaire il faut bien l’avouer, à s’informer auprès des ouvrages de vulgarisation que sont les dictionnaires, de la définition sommaire qu’ils proposent de savants concepts philosophiques, politiques, sociaux ou religieux.




49 Remède de grand-mère


Jeanne Vallet était une ancienne institutrice laïque issue de l’Ecole Normale, créée peu d’années auparavant. C’est dire si elle avait une foi ardente dans sa fonction éducative. La foi religieuse ne l’avait pas quittée pour autant. Le dimanche, on la voyait assidûment au premier rang à la grand-messe, agenouillée sur son prie-Dieu sur lequel brillait la plaque de cuivre portant son nom. Par chance, du fait de l’absence d’école religieuse dans la commune, la guerre scolaire ne semblait nullement à craindre. On se raconte encore pourtant dans le village, avec un sourire mêlé de respect, une circonstance où Jeanne, peu avant sa retraite, avait fait la preuve éclatante de son caractère.

En ce début novembre, Jeanne Vallet serait mieux dans son lit avec la forte grippe qu’elle traîne depuis deux jours. Mais c’est le premier dimanche où le nouvel abbé, Laurent Dutheil, va officier. Jeanne se fait un devoir d’être présente.

Pour conquérir ses nouvelles ouailles, l’abbé a préparé un long prône, argumenté de toutes les notions inculquées au Séminaire. Il se doit d’en abreuver le troupeau. Il sait combien le chemin du Ciel est semé d’embûches. Dès le plus jeune âge, il est important d’acquérir une pieuse éducation. Se garder surtout des germes de subversion que dispense l’Ecole Publique, animée des suppôts de Satan.

Toute cette littérature se déverse du haut de la chaire au-dessus de la tête de la pauvre Jeanne vers laquelle tous les regards convergent. Accablée de fièvre et de rage impuissante, elle résiste jusqu’à la fin de la messe où on la voit disparaître aussi vite que le lui permet son état de santé.

Confiante dans les vieilles recettes, sitôt chez elle Jeanne se confectionne un grand bol de grog, sans oublier de doubler la dose de rhum. L’ayant avalé brûlant, la voilà ragaillardie, pour reprendre son chemin en sens inverse, la tête haute.

Elle arrive promptement à la cure où le jeunot vient tout juste d’enlever son surplis, conscient de n’avoir pas failli à sa haute mission.

C’est à son tour d’entendre le sermon sans pouvoir le commenter. Il est d’ailleurs très attentif, car Jeanne, généreuse, lui fournit le texte de sa deuxième oraison.

Comme il apprend vite et qu’il possède une bonne mémoire, Jeanne rétablie savoure d’entendre le dimanche suivant, sous la chaire, ses propres paroles dans la bouche de l’abbé Dutheil, défaisant l’écheveau malencontreusement tissé.




50 Prélat d’antan


La religion de son enfance n’a jamais enthousiasmé Jacques. Cependant l’intolérance affichée de certains curés d’antan ne lui apparaît pas toujours plus condamnable que la fausse tolérance de certains moines d’aujourd’hui.

Les curés n’étaient pas tous très pugnaces. Il y avait bien un sinistre abbé qui animait à Aurillac une triste feuille de choux largement diffusée dans tout le diocèse. Venait à l’esprit en le voyant le célèbre quatrain de Prévert dans Paroles :

« Un curé noir,

Sur la neige blanche,

C’est triste à voir,

Même le dimanche. »

Mais certains prêtres étaient plus conviviaux, voire plus pittoresques.

Jacques s’amusait au Lycée des récits de camarades de Riom-ès-Montagnes qui étaient intarissables sur les performances de Peschaud, curé d’un village voisin.

Les jeunes admiraient que le saint homme prît, avec les préceptes qu’il était censé promouvoir, toutes les libertés qu’il jugeait utile de défendre pour son parfait épanouissement personnel, au sein de la rigide institution qu’il avait rejointe à l’adolescence par quelque énigmatique cheminement.

Chacun connaissait maintes circonstances où le plaisant prélat avait fait montre, sous quelque influence occulte sans nul doute, d’un humour ou d’une franche gaieté peu habituels sous l’habit noir.

Les adolescents, en se rendant chez la Marina qui coupaient les cheveux aux hommes de l’endroit, entonnaient volontiers un gentil sixain aux allures de comptine enfantine dont on disait, avec quelque apparence de raison, Peschaud être l’auteur :


Ah ! Marina ! Marina !

Coupe-moi les cheveux de ci, de là !

Coupe-moi les poils du haut en bas !


Mais ! Marina ! Marina !

Ne descends pas trop bas,

Sinon, tu ne remonterais pas !




51 Anniversaire fraternel


« T’en souviens-tu, mon frère ? Après l’heure d’étude,

O comme nous courions dans cette solitude… »

Seuls ces deux vers d’une poésie ancienne sont depuis toujours restés dans la mémoire de Jacques. Il n’en connait plus l’auteur. Mais c’est le souvenir de leurs jeux d’enfants qu’ils évoquent à jamais pour lui.


Est-ce si loin déjà ?


T’en souviens-tu, mon frère ?

O comme nous courions

Quand nous jouions, enfants

O comme nous courions.

Il fallait voir devant

Confrontés au trépas.


Oui, c’est bien loin déjà.

O comme nous riions,

Fiers et gais jeunes pères !

Ce dernier réveillon.

Notre cinquième frère,

Lui non plus n’est plus là.


La peine est toujours là.

Ensemble, face au sort

Il fallait voir devant,

Sans jérémiades quand

La mort, la mort encore

Si durement frappa.


Voici cinq ans déjà,

Nous étions rassemblés

Bien au chaud en famille.

Je suis un peu grippé.

Son dernier coup de fil

Du lointain Canada.


Nous sommes là, mon frère !

En la gaie réunion

De ton anniversaire.

Et quand nous sommes là

Nos joyeux compagnons,

Avec nous, sont tous là.


Rire, boire et manger

Rire, boire et chanter

Rire, faire les fous

Ensemble leur devons,

Tout comme après nous tous,

Les nôtres le devront.

30 avril 2008